«Figurer incognito dans le film de ma propre vie, […], être l'ombre de moi-même, la doublure de mon double»: voilà ce que se proposait dans L'Avenir, Laurence qui partageait avec Camille le rôle de l'héroïne. Paru il y a deux ans (LT du 5 septembre 1998), ce roman mettait un terme à une très originale tétralogie romanesque commencée en 1991 avec Index, poursuivie avec Romance (1992) et Les Travaux d'Hercule (1994): l'auteur y racontait mille et une histoires plus ou moins autobiographiques, scènes de la vie familiale et professionnelle de province ou satire du microcosme des coopérants français au Maroc, en adoptant la forme éclatée du kaléidoscope alphabétique.

C'est encore à l'écriture fragmentaire que recourt aujourd'hui Camille Laurens dans son nouveau roman. Comme elle le déclare elle-même (lire l'extrait ci-dessus), c'est un livre sur les hommes: les hommes en général et quelques hommes en particulier – le père, le grand-père, le mari, le fils, l'amant, le premier amour, le professeur, le médecin, le psychiatre, l'éditeur, le lecteur, l'inconnu, le représentant du sexe fort, Jésus et tous les autres dont elle aime la ligne des épaules et la carrure («Mon type d'homme, c'est Zeus – j'ai un faible pour les dieux»). Ils apparaissent, se succèdent et parfois reviennent jusqu'au dernier, le destinataire double de Morphée qui la prendra un jour «dans ces bras-là».

Dans ce carrousel de fête foraine qui tourne et vous emporte, on repère quelques figures connues (le grand-père champion de rugby ou cet André qui vient chaque soir à la maison, un quart d'heure après le départ du père). On fait des rencontres imprévues et d'autres attendues (Philippe, le petit garçon mort à sa naissance), on frémit parfois car certaines scènes disent une souffrance jamais exprimée (la grand-mère maternelle qui a abandonné son mari et donc son fils pour un autre homme) et l'on s'amuse beaucoup aussi. Chassés-croisés, illusions et jeux de miroirs, glissements de langage, citations cachées, répétitions et permutations, voilà en quoi Camille Laurens a montré qu'elle excellait. Toujours aussi astucieux sur le plan formel, ce livre-ci est sans doute, sous son allure d'adresse personnelle (mais une confession peut jouer la sincérité), le plus universel qu'elle ait écrit: hommes ou femmes, tout le monde peut s'y retrouver!