Quand on rend hommage à un comédien, quoi de mieux que de pouvoir offrir un inédit? Qui plus est passé par l'exigeante Quinzaine des réalisateurs de Cannes? L'Américaine Julianne Moore - puisque c'est d'elle qu'il s'agit - comptant parmi les actrices les plus intelligentes du moment, voilà la curiosité pour Savage Grace titillée. D'autant plus qu'elle y tient un de ces rôles d'épouse insatisfaite dans lesquels elle fit merveille dans The Hours de Stephen Daldry et surtout Loin du Paradis de Todd Haynes.

Compagnon de route de ce dernier et de la productrice Christine Vachon dans l'aventure du new queer cinema (films «indés» homosexuels), le réalisateur Tom Kalin s'était fait quelque peu oublier depuis Swoon (1992), sa relecture de l'affaire criminelle qui inspira La Corde à Hitchcock. Quinze ans plus tard, il reste fidèle à son goût pour les faits divers sordides et porte à l'écran la déchéance des Baekeland, une grande famille américaine.

Tout commence à New York dans les années 1940. Vague actrice et mannequin, Barbara Daly est propulsée dans la haute société par son mariage avec Brooks Baekeland, héritier de l'inventeur de la bakélite, une matière plastique très prisée. Exilés en Europe durant les décennies suivantes, leur fragile alliance se défait irrémédiablement tandis que leur fils Tony devient un jeune homme perturbé, dont ils méprisent l'homosexualité. Après trop d'affaires extramaritales et de triangles scabreux, tout finira par un crime particulièrement glauque...

Mi-classieux mi-graveleux

Inspiré d'un livre qui relate cette histoire par le menu, Savage Grace se résume malheureusement vite en une série de vignettes superficielles. Et si l'on songe parfois à l'atmosphère d'oisiveté aisée chère à F. Scott Fitzgerald, c'est sans le romantisme, le désenchantement et la suprême élégance de l'écriture qui font son prix.

Tom Kalin invoque aussi des modèles cinématographiques. Mais dépourvu de l'acuité mélodramatique d'un Douglas Sirk, de l'élégance perverse d'un James Ivory ou de la grandeur opératique d'un Luchino Visconti, son film finit surtout par flirter avec le ridicule et l'hystérie. En tout cas, jamais l'auteur ne parvient à nous faire partager sa fascination pour cette décadence.

Tandis que mère et fils tendent vers l'inévitable inceste, les autres prennent la pose. L'image frise la carte postale et seule la musique semble croire à une tragédie. Malgré une Julianne Moore royale en mondaine infantile devenue mère indigne (sans prendre une ride en 25 ans!), Savage Grace ne justifie jamais son titre. Ici, ni sauvagerie ni grâce. Juste un petit film embarrassant de maladresse.

Savage Grace, de Tom Kalin (USA/ Espagne 2007), avec Julianne Moore, Stephen Dillane, Eddie Redmayne, Elena Anaya, Hugh Dancy. 1h37