Spectacle

L’amour à mort, selon le Ballet du Grand Théâtre

Le chorégraphe Abou Lagraa et la compagnie genevoise glissent leur fougue dans la «Messe en ut mineur» de Mozart. A l’Opéra des Nations, «Wahada» s’avère plus illustratif qu’inspiré

Heureux Ballet du Grand Théâtre. Sa cote d’amour est son trésor. Mardi à Genève, dans un Opéra des Nations comble, le public a longuement ovationné la compagnie. Le très attendu Wahada – «promesse» en arabe – n’est pourtant pas une réussite. Le chorégraphe français Abou Lagraa, artiste généreux qui conçoit la danse comme une transe partagée, n’est pas parvenu à imprimer sa griffe sur la Messe en ut mineur de Mozart, ce chef-d’œuvre inachevé que Wolfgang écrit, dans la joie, pour remercier le Seigneur d’avoir guéri Constance, son adorée. Messe d’amour: une tentation pour le danseur, un traquenard à vrai dire.

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Le plus beau de cette promesse est au début. Sur un parvis de cathédrale fantôme, avant que ne monte la vague du chœur, avant qu’il n’encense les anges, avant qu’il n’entonne Gloria in excelsis Deo, un éperdu à grand manteau bleu déboule, hors d’haleine, hors d’espoir, et se jette au sol. Un autre bientôt le rejoint. Ils sont quatre ou cinq à virevolter dans leur cape comme des chauves-souris, à implorer le Très-Haut, à quémander une consolation. A l’arrière-plan, se dessine le profil d’une arche, dissimulant encore un bassin, une eau purificatrice voulue par Abou Lagraa. Des demoiselles en jupe de mousseline, nacre ou or, s’éparpillent à présent, comme autant d’oiseaux orphelins.

Baisers acrobatiques

L’orchestre ouvre ses vannes à l’instant – Nikolaus Harnoncourt à la baguette, bonheur de l’enregistrement. Serait-ce la grâce? Pas encore. Mais sur une voix d’archange, garçons et filles posent un genou à terre. Des couples se forment à présent à la vitesse des abeilles. Une fiancée connaît une brève jouissance, suspendue dans les bras d’un amant de passage. Plus tard, contre la paroi de l’arche, deux demoiselles s’embrasseront, en bikini à guipures. Ainsi cavale Wahada, de baisers en étreintes acrobatiques. Eros, donc, et ses pulsions, plutôt qu’Agapé et le commerce des âmes.

Ce parti pris est le pari et la limite du spectacle. Abou Lagraa décline les figures d’un érotisme qui s’épuise, moulé dans une suite de postures grandiloquentes. On rêvait de corps qui chuchotent sur les élans mozartiens. Ils éructent. On espérait le mystère, un aparté qui aurait la beauté d’un secret. Mais l’artiste et son équipe redoublent d’effets de manche, de séduction: leur imagerie est plus léchée qu’inspirée.

On se dit alors qu’en face de cette Messe, tout geste est de trop. Ou qu’il le faudrait autrement plus singulier. On se dit aussi que la troupe a le mérite d’oser ce passage par les ombres et les eaux lustrales, jusqu’à la clarté d’une résurrection. C’est cet engagement tout terrain que la foule salue. Vous avez dit cote d’amour?


Wahada, Genève, Opéra des Nations, jusqu’au 2 déc., rens. www.geneveopera.ch

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