Musique

Pour l’amour de «My Fair Lady»

Le metteur en scène Jean Liermier s’empare de la célèbre comédie musicale à l’Opéra de Lausanne. Il raconte cette fable sociale, dont les dialogues parlés seront en français et les airs chantés en anglais

My Fair Lady: ses songs, son humour so British. Et ses dialogues aux doubles sens savoureux. Amoureux de la langue, Jean Liermier ne pouvait que se passionner pour ce classique de la comédie musicale. My Fair Lady est le parfait spectacle de Noël, que l'Opéra de Lausanne programme dès mercredi dans une version hybride avec les airs en anglais et les dialogues parlés en français. Le défi est terrible: comment ne pas avoir à l'esprit l'irrésistible Audrey Hepburn en Eliza Doolittle et le cynique Rex Harrison en professeur de phonétique dans le célèbre film de 1964?

Une chose est sûre: Jean Liermier n'en fera pas un conte de Noël. Le directeur du Théâtre de Carouge est bien trop soucieux de vérité théâtrale. Son idée? Revenir à la pièce originale de George Bernard Shaw, Pygmalion, qui a servi d'inspiration à la comédie musicale. «Quand on l'entend, la musique de My Fair Lady est excessivement entraînante, joyeuse, claire, positive, mais quand je regarde l'œuvre théâtrale, elle est nettement plus ambiguë que ça. Il y a des non-dits, la part de l'inconscient chez les personnages est omniprésente; on peut voir à quel point ils sont aveugles de leurs propres sentiments. Ces sentiments, eux-mêmes les découvriront tard dans l'œuvre.» A l'Opéra de Lausanne, la jeune Marie-Eve Munger incarnera la petite vendeuse de fleurs Eliza Doolittle et le baryton François Le Roux le professeur de phonétique Henry Higgins. Au-delà de la fable sociale, ils auront à suggérer l'éveil du sentiment amoureux chez deux êtres que tout sépare.

Fable linguistique

Affublée d'un terrible accent cockney, Eliza Doolittle est condamnée à vivre dans les bas quartiers de Londres. Sa vie ne repose sur rien. Son père est un alcoolique qui l'a probablement battue pendant son enfance. C'est pourquoi elle rêve d'avoir un toit et de travailler dans un magasin de fleurs - un amour serait la cerise sur le gâteau. Or, son destin bascule le jour où elle tombe sur l'éminent professeur de linguistique Higgins. Ce personnage terriblement imbu de lui-même lui fait remarquer à quel point ses lacunes dans la langue anglaise sont la source même de son emprisonnement dans les basses couches sociales. De fil en aiguille, elle va se retrouver à prendre des cours chez lui et parvenir à transformer son accent. 

Mais cet apprentissage de la langue high class se fait au prix d'efforts dignes de séances de torture. Jean Liermier en est conscient, tout en soulignant à quel point My Fair Lady n'est pas «un traité de phonétique ou de linguistique». «C'est plutôt le départ de la blague pour arriver à raconter une fable. N'oublions pas que la petite Eliza vient elle-même dans le bureau de Higgins - avec quatre francs six sous! - pour lui demander des cours. Elle aspire à une vie meilleure, elle ne veut plus être à la merci du vent et du froid.» D'abord rétif à lui enseigner la phonétique, Higgins va accepter; le professeur a été piqué au vif par le colonel Pickering qui le met au défi de pouvoir réussir cette entreprise. «Ce qui rend la chose si «irrésistible» pour Higgins, c'est qu'il est face à un défi qui sollicite son génie. Plus l'entreprise est vertigineuse, plus c'est excitant pour lui, parce que non seulement Eliza est sale, mais elle est d'une bêtise confondante. Comment être sûr d'y arriver?»

A ce point de la conversation, Jean Liermier cite Molière et Marivaux. Pour lui, la pièce de Shaw fait écho au Jeu de l'Amour et du Hasard. «Dans le troisième acte, Dorante, un jeune homme de très bonne famille, finira par dire à celle qu'il croit être Lisette, une domestique pour laquelle il s'apprête à renoncer à tout par amour: «Le mérite vaut bien la naissance.» Dans My Fair Lady aussi, l'éducation, le langage et ses codes sont au cœur de l'intrigue.» Mais ce n'est pas tout. En façonnant sa créature, Higgins est en peu en train de faire la même chose que Victor Frankenstein dans le fameux roman de Mary Shelley. «Higgins va travailler au corps la petite. Il perd patience, il est à deux doigts de la frapper, il lui bourre la bouche de cailloux comme Démosthène pour la forcer à améliorer sa diction. On assiste à un démiurge ou à un metteur en scène qui est là pour diriger sa bestiole. Or, la créature va s'affranchir et se retourner contre son géniteur.»

Un défi pour les chanteurs

Par bonheur, les chanteurs à Lausanne n'ont pas à souffrir d'être martyrisés par Jean Liermier. François Le Roux (qui fut un grand Pelléas dans les années 1980 et 1990) apprécie ces liens que tisse le metteur en scène avec les grands classiques. «Jean, qui vient du théâtre pur, nous a fait faire des «Italiennes de théâtre» au début du travail. Marie-Eve Munger et moi, nous avons travaillé nos scènes à deux pour dire le texte, voir ce qui était sous-jacent dans les rapports entre Eliza Doolittle et Higgins. Il nous a incités à regarder le film Sérénade à trois de Lubitsch, parce que selon lui, la relation qui se crée entre Higgins, le colonel Pickering - qui paie les cours d'Eliza - et Eliza elle-même dans My Fair Lady est comparable.»   

Pour les chanteurs, le défi sera de passer des dialogues parlés en français aux airs chantés en anglais. Jean Liermier en est conscient, qui n'a pas cherché à  «faire une pâle copie des accents des faubourgs londoniens» pour être au plus près de l'original. «Là, je suis d'une liberté absolue! Pour Eliza, j'ai imaginé un sabir composé d'un doux mélange d'accents ch'ti, marseillais, vaudois, voire même extraterrestre, afin de suggérer l'état premier de son langage atrophié. Mon rêve serait que le spectateur ait l'impression d'être frappé par l'Esprit saint, qu'on se mette à parler toutes les langues. L'universalité du propos m'importe davantage que le vérisme.» Chez Higgins, l'amour de la langue a ses revers. Il est sourd à la petite Eliza, dont il faudra l'absence pour qu'il sente son cœur s'ouvrir malgré lui. «Higgins est un handicapé du sentiment. A travers son art de la phonétique, il est censé écouter les autres, or il n'entend pas les êtres humains.» Une leçon à méditer avec sagesse.

«My Fair Lady», me 23, di 27, ma 29, me 30 et je 31 décembre, di 3 janvier à l'Opéra de Lausanne. www.opera-lausanne.ch

Publicité