Philosophie

Pour l’amour de Spinoza

Avec la fougue de l’amoureux, Frédéric Lenoir explique le choc qu’il a ressenti en découvrant, tardivement, le «philosophe de la joie» et pourquoi ce maître de sagesse est à lire aujourd’hui

«Vous l’aurez compris, cher lecteur, j’aime profondément Baruch Spinoza. Cet homme me touche par son authenticité et sa profonde cohérence, par sa douceur et sa tolérance, par ses blessures et ses souffrances aussi, qu’il a su sublimer dans sa quête inlassable de sagesse. Je l’aime aussi parce que c’est un penseur de l’affirmation. […] J’aime Spinoza parce que c’est un penseur généreux qui souhaite aider ses semblables par sa philosophie et qui a à cœur d’améliorer le monde dans lequel il se trouve.»

Lorsque, en conclusion de son livre, Frédéric Lenoir déclare ainsi son amour de Spinoza, il n’a en réalité plus besoin de le faire. Car Le Miracle Spinoza est de part en part traversé par une forme d’enthousiasme amoureux qui agit par contagion sur le lecteur. Lenoir l’avoue sans détour: sa découverte de Spinoza fut tardive – il la situe en 2012, alors qu’il avait déjà publié plus d’une vingtaine de livres! Il était inévitable toutefois que cet essayiste de talent, spécialiste des religions (du christianisme, dont il se réclame, mais aussi du bouddhisme, auquel il a consacré sa thèse), rencontrât sur son chemin le philosophe de la joie.

«Les lois universelles de la Nature»

Il en résume sobrement la pensée: «Partant de Dieu, défini comme la substance unique de ce qui est, Spinoza entend montrer que tout a une cause – de l’ordre cosmique au désordre de nos passions – et que tout s’explique par les lois universelles de la Nature. Tout chaos n’est qu’apparent; le hasard, comme les miracles, n’existe pas.» Et il ajoute malicieusement: «S’il y a pourtant un miracle qu’on aimerait démasquer par une juste connaissance des causes, c’est bien le miracle Spinoza!»

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Le ton est donné, et il est loin de tout académisme savant. Lenoir veut faire partager l’enthousiasme de sa découverte; il s’adresse à son lecteur non comme un savant qui se baisse vers un ignorant, mais comme un frais amoureux qui veut clamer sa joie au monde entier.

Le choc de la première rencontre

Beaucoup a été écrit sur Spinoza, esprit hors norme et homme rare; et beaucoup le sera encore, car son œuvre suscite l’exégèse, le commentaire, et le commentaire du commentaire, sans compter le commentaire de l’exégèse. Les bibliothèques universitaires en sont remplies, et c’est bien. Mais cette littérature grise ne parvient jamais à restituer le choc que peut représenter la première rencontre avec Spinoza, qui a séduit les plus grands esprits (Goethe, Einstein et tant d’autres) et ne peut aujourd’hui encore que fasciner tout lecteur qui a franchi la première barrière qu’a, il est vrai, dressée Spinoza lui-même, celle de son style géométrique et démonstratif, autant dire rébarbatif.

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Mais justement, cette barrière, Lenoir aide à la franchir, et avec allégresse. Les thèses politiques, philosophiques, métaphysiques de l’auteur de L’Ethique sont restituées avec simplicité et rigueur, et nul ne devra s’armer d’un dictionnaire spécialisé pour les comprendre. C’est une réelle performance philosophique que de pouvoir ainsi restituer un tel monument de la pensée en un livre si vif.

Il a révolutionné l’idée de Dieu et la notion d’éthique

Spinoza précurseur rigoureux de la liberté d’expression, mais aussi de la critique historique de la Bible et de la psychologie des profondeurs (sans croire pourtant à l’inconscient), Spinoza père de la sociologie et de l’étude des comportements humains, révolutionnant l’idée de Dieu et la notion d’éthique – c’est tout cela que le lecteur découvrira au fil du Miracle Spinoza.

Mais aussi que sa pensée est étonnamment proche de celle de l’Inde ou la Chine; car le Dieu de Spinoza – Lenoir le rappelle maintes et maintes fois – n’est pas un grand barbu transcendant (vision dualiste d’un Dieu séparé du monde), mais désigne au contraire la réalité ultime du monde même, entièrement immanent à celui-ci. Raison pour laquelle Spinoza identifie, dans une expression célèbre, Dieu et la Nature: «Deus sive Natura», «Dieu c’est-à-dire la Nature». Cela ne fait pas de Spinoza un matérialiste! «Ce que Spinoza entend par Nature (écrit avec une majuscule), ce ne sont pas les fleurs, les plantes et les oiseaux, c’est le cosmos entier dans toutes ses dimensions, visibles et invisibles, matérielles et spirituelles.»

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Spinoza reprochait aux philosophes de concevoir l’homme comme un «empire dans un empire», c’est-à-dire hors du règne des lois de la nature, sorte d’exception au monde qui l’entoure. Sa critique de cette conception dualiste est notamment ce qui fait sa fortune aujourd’hui, par exemple auprès des neurobiologistes (António Damásio a écrit un livre célèbre intitulé Spinoza avait raison). Lenoir montre avec brio en quoi, au-delà même de ses apports théoriques révolutionnaires, Spinoza est en plus et avant tout un maître de sagesse.


Frédéric Lenoir, «Le Miracle Spinoza», Fayard, 231 p.

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