La métaphore fluviale irrigue Notre-Dame des égarées: les vies humaines sont des rivières et parfois leurs eaux se mêlent, grâce à l’alchimie de l’amour. Pourtant, Hélène avait averti Karel: «Je suis du Rhône, vous êtes du Rhin, on ne se trouvera jamais vraiment.» Etait-ce une provocation de la part de cette petite Provençale, sûre de son charme, ou une façon de se protéger? Elle hésite à perdre sa liberté, pas si facile à préserver en cette fin de XIXe siècle. Hélène et Karel enseignent dans le même collège huppé, à Colmar, elle, le français et le latin, lui, la musique.

Karel est un célibataire d’une quarantaine d’années. Violoniste, il a quitté Prague et ses origines populaires. Il vient bien plus de la Moldau et de l’Elbe que du Rhin, mais le désir ignore les obstacles géographiques, et un soir, il y a «des vêtements soudain en désordre, des peaux qui apparaissent dans le chatoiement d’une lumière tamisée, des mains qui se cherchent et qui se perdent, des mots brefs et sans suite sur des baisers qui se fourvoient, des soupirs âpres, des délicatesses, des prévenances soudaines, avant quelques élans couronnés de murmures tour à tour gais et grinçants.» Bref, Hélène se trouve enceinte et une petite Stella les confirme dans leur félicité.

Un authentique «Wanderer»

On n’a pas le temps de se fatiguer de cette idylle que l’enfant meurt, de la terrible diphtérie qui fauche en quelques jours. Hélène ne se résigne pas à cette disparition. Dans son désespoir, elle se convainc que sa fille vit quelque part et l’appelle. Elle part donc à sa recherche, laissant Karel désemparé. Où Hélène erre-t-elle? Comment la retrouver? A son tour, il prend la route, avec son violon. Mais où aller? Vers le sud, bien sûr, vers le Rhône.

Karel est un Wanderer, dans la tradition allemande, le désarroi du marcheur est celui de la Winterreise de Schubert, pourtant c’est l’été et le soleil tape durement. L’homme dort dans les granges, s’abreuve aux fontaines. Des paysans le menacent de leur fourche, envoient les chiens, d’autres l’invitent à partager la soupe, lui offrent l’abri d’un toit. Il sort alors son violon pour les remercier d’une valse. Parfois, il s’offre le luxe d’une chambre d’auberge, d’un repas chaud, d’une bière. Il va dans le rêve d’une Hélène retrouvée au détour d’un chemin. Il la cherche dans les églises: elle n’aimait pas ce Dieu cruel mais vénérait la Vierge.

Sensualité heureuse

Alexandre Voisard est un poète et un bon vivant. En dépit du motif funèbre de l’errance, une sensualité heureuse baigne ce conte. Karel passe quelques jours à se refaire chez un curé amical et hédoniste. Ils cueillent des cerises, le violoniste embellit le culte, les deux se gobergent des plats robustes de la gouvernante.

Le bon prêtre initie le voyageur aux alcools raffinés qu’il distille lui-même, dit-il, «dans le laboratoire secret où je donne vie, avec l’aide de Dieu, aux merveilles que la nature nous offre année après année et dont nous avons la charge d’obtenir le meilleur de leurs essences.» Petite prune, pomme mûrie douze ans, poire verte du verger, kirsch des cerises noires, et, chef-d’œuvre ultime, la damassine sont autant de psaumes à la gloire de la Création.

Quand l’espoir fou s’éteint

Requinqué, Karel reprend la route. Mais sa quête s’épuise, l’espoir fou le quitte. Dans un mouvement d’allégement, il se sépare de son violon dès qu’il a trouvé un être digne de cet héritage. Il l’offre, ou plutôt l’échange contre un objet plus utile. Il exécute comme des rituels les derniers actes – bain dans la rivière, vêtements propres, cheveux coupés, repas arrosés. Il est arrivé au bout du chemin et s’octroie le droit au repos.

L’idée de ce récit a été donnée à l’auteur par un fait-divers, reproduit à la fin, relaté dans un petit article du Pays de Porrentruy, daté du 2 juin 1900. Peut-être l’auteur l’a-t-il lu alors qu’il recherchait les traces de son grand-père, Louis Voisard, cet Oiseau de hasard, banni de la mémoire familiale pour inconduite. De cette chronique fascinante, il a tiré un beau récit qui tient du conte, du livre d’heures, et vibre de la beauté du paysage, dans un acquiescement apaisé à la vie et à la mort.


Alexandre Voisard, «Notre-Dame des égarées», Zoé, 192 p.