Rien que le mot «amour» associé au nom de Michael Haneke avait de quoi faire frissonner. Le cinéaste de Funny Games et de La Pianiste, le prophète d’une «glaciation des sentiments» et révélateur des maux cachés de notre société occidentale pouvait-il arriver avec autre chose qu’un film frigorifiant sur le plus beau des sentiments? Eh bien, c’est encore pire! Amour est vraiment un film terrible – terriblement juste et émouvant. Un film qui vous transperce, de cette intelligence acérée qu’on connaît au cinéaste autrichien. Même à Cannes, où la fatigue et l’enchaînement émoussent pourtant la réceptivité, personne n’aura pu y rester indifférent.

En guise d’ouverture, on voit des pompiers forcer la porte d’un bel appartement parisien et y trouver un cadavre. Deuxième séquence: une salle de spectacle, vue depuis la scène, se remplit, les spectateurs entendent les annonces d’usage, toussent un peu puis font silence. C’est pour un concert de musique classique, mais l’idée est claire: ce film vous regarde, vous tous qui le regardez. Perdus dans la foule, on a pu reconnaître ou non Emmanuelle Riva et Jean-Louis Trintignant. Vieux couple de professeurs de musique retraités, Georges et Anne rentrent en tram, encore bon pied bon œil, se montrent pleins d’attentions l’un pour l’autre. Mais le lendemain, Anne a un moment d’absence qui inquiète Georges. En fait, elle a subi une attaque cérébrale, qui la laissera à moitié paralysée.

Pour qui se réjouissait de retrouver dans de premiers rôles l’héroïne d’Hiroshima mon amour et celui de Ma nuit chez Maud, il faudra accepter de les retrouver bien diminués. Dès lors, on peut se dire qu’on a compris le programme: suivre leur déclin jusqu’à l’amère fin. Une mode, après Pour lui d’Andreas Dresen, qui, l’an dernier, relatait de la manière la plus réaliste possible l’agonie d’un cancéreux? Heureusement, Michael Haneke est plus raffiné que cela!

Anne et Georges ont vécu par et pour la musique. Leur fille unique Eva (Isabelle Huppert) est aussi musicienne, mariée à un collègue anglais volage. Ce soir-là, ils écoutaient le pianiste Alexandre, un ancien élève d’Anne parvenu au sommet. Mais le jour arrive où même la musique ne suffit plus. De retour de l’hôpital, Anne fait promettre à Georges qu’il ne l’y amènera plus jamais. Dès lors, il fera de son mieux pour l’aider, avec des infirmières à domicile et les coups de main de voisins espagnols. En vain. Elle perd goût à la vie, se demande à quoi bon continuer. Lorsqu’une seconde attaque la prive quasiment de parole, elle souffre de plus en plus et redevient comme un bébé à la merci des autres. Mais Georges s’acharne, admirable de courage.

Tant qu’il y a de la vie, de l’amour, il y a de l’espoir? A d’autres! Par petites touches, soins, visites ou rêves, Haneke montre comment leur monde, déjà passablement étouffant, se réduit inexorablement. Les autres impuissants et de toute façon en dehors de cette histoire, tout repose désormais sur Georges. Faut-il vraiment aller jusqu’au bout? C’est alors que, impitoyable, le cinéaste pose réellement la question de l’amour, indissociable pour lui de celles de la dignité et de la liberté.

Evidemment, le pourfendeur d’un certain confort bourgeois a encore situé son histoire dans ce milieu. Mais, cette fois, c’est comme pour mieux l’effacer progressivement. Au début, le jeu des comédiens sonne un peu faux? Devant leur justesse totale à la fin, on ne peut que conclure que la progression est voulue. Ici, la culture a remplacé la nature, plus présente qu’à travers des peintures au mur et l’intrusion inopinée d’un pigeon? Haneke en fait un motif saisissant. Quant aux rapports humains, ils sont ce qu’ils sont dans ces conditions: jamais à la hauteur de ce qu’on peut ressentir.

Pour certains, ce film sera peut-être un spectacle insoutenable. Pour nous, jusqu’ici, c’est à nouveau le plus fort de la compétition. Parce qu’il s’adresse vraiment à nous, forçant chacun à se demander: «Et moi, le jour venu, est-ce que j’en serai(s) capable?»