Photographie

Lampedusa, le drame hors champ

Eddy Mottaz livre ses «impressions» de l’île italienne, un décor magnifique sur lequel plane l’ombre des migrants

Lampedusa. Le mot éveille une multitude d’images, immédiates. Celles de rafiots dérivant au large, celles de corps balayés par les vagues jusque sur les plages, celles de migrants entassés derrière des grillages. Avant Kos, le petit Aylan ou les files de réfugiés sur les rails hongrois, le mot détenait le quasi-monopole de l’imaginaire et de l’actualité de cette marche vers l’Europe. Notre confrère Eddy Mottaz s’est rendu sur l’île italienne il y a tout juste un an, dans l’idée de photographier derrière les préjugés. Il expose ses tirages à l’espace Cyril Kobler, à Chêne-Bourg.

Onze images en grand format, 80x100 cm, ornent les murs de la salle. Un regard circulaire et c’est la mer qui saute aux yeux, calme et majestueuse. A priori point de candidats à l’exil; le désespoir est hors cadre. Mais - est-ce parce que Lampedusa est si liée à cette réalité migratoire? - à y observer de plus près, chacune des images semble constituer une allusion. La plage des Lapins d’abord, celle qui donne son nom à l’exposition («La spiaggia dei Conigli e vista dal faro: impressioni di Lampedusa»). Une eau turquoise dans laquelle barbotent quelques dizaines de vacanciers, joliment éparpillés. Là un grand-père hisse haut son appareil photographique, pour le protéger des vagues. Ici une femme porte son bébé. Plus loin, une autre fait la planche. Mais sur la berge rocailleuse, trois corps alignés disent le farniente ou racontent le pire: il suffirait de poser leurs serviettes bleues dessus plutôt que dessous. C’est au même endroit que près de 300 cadavres avaient été repêchés en 2013, suite au naufrage d’un bateau.

A côté s’étalent six vues de la Méditerranée. Bleues, grises ou noires. Presque monochromes. L’horizon, à peine perceptible, coupe les clichés en deux parts égales. Parfois, une voile se dresse au milieu des flots. Parfois, c’est la lampe d’une embarcation. On peut choisir d’y contempler la poésie de la mer. Ou se demander qui transportent ces rafiots, quels drames et quels espoirs ont été avalés par ces vagues. Puis viennent les images d’une carcasse de bateau, à la lumière et aux tonalités extrêmement travaillées – elles ont été prises à quelques encablures du port, là où l’on collecte les navires abandonnés par les réfugiés. Où celle d’un arbuste le long d’un mur, parsemé d’escargots. «Evidemment, on peut y voir les migrants qui montent, mais je n’ai pas pensé à cela en réalisant cette photographie, note Eddy Mottaz. J’ai voulu des images neutres, silencieuses et lentes, loin du premier degré des clichés d’actualité et d’Internet. La photographie est un medium censé montrer des choses, là, je ne montre pas grand-chose, j’instille le doute. A chacun ensuite d’y trouver ou non des symboles et des allusions.»

En 2013, le Lausanno-Berlinois Marco Poloni s’était également penché sur Lampedusa, confrontant les diverses réalités de l’île et réalisant de nombreux portraits. Il en avait fait un livre: "Displacement Island". Eddy Mottaz prend soin d’éviter les figures humaines, hormis les baigneurs, petites taches orangées au milieu du bleu océan. Il nous présente un décor, manière de garder la distance. Libre à chacun d’y convoquer les personnages du drame. Toutes les projections sont possibles et ce peut être paradoxalement plus frappant que la vue frontale d'un énième corps sur le sable. C'est une métaphore, aussi, de la façon froide avec laquelle nous observons la «crise». A Lampedusa, il faisait 24 degrés hier après-midi.

Eddy Mottaz, La spiaggia dei Conigli e vista dal faro: impressioni di Lampedusa, jusqu’au 22 octobre l’espace Cyril Kobler, à Chêne-Bourg. Ma-me-je, 14h30-18h30. www.cyril-kobler.com

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