Concert

LANE, quand on n’a que l’amour (et le bruit)

Love and Noise Experiment, soit LANE, joue au Romandie de Lausanne le 17 avril. Le groupe – qui réunit des anciens des Thugs et de Daria – perpétue d’antiques fureurs

Difficile de ne pas entendre, dès la première demi-mesure, le raclement de la machine à concasser les années. Guitares rêches, batterie au galop, un chant comme un slogan mélancolique: cette furie qui vous agrippe, c’est bien celle des Thugs – la plus belle aventure du punk rock français, menée à fond de train entre 1983 et 1999. On continue l’écoute; la tension perdure, l’énergie est conservée, mais elles prennent tout à coup des artères inattendues. Ce n’est pas que le mur de son se lézarde; on dira plutôt qu’il change de couleur en se couvrant – pour parler comme un horloger – de complications harmoniques pop de la sous-espèce robuste.

Une histoire de famille

Ce que l’on écoute là s’appelle LANE (pour «Love and Noise Experiment»). On y retrouve effectivement deux anciens Thugs (les frères Eric et Pierre-Yves Sourice), le fils de ce dernier (Félix), et encore deux autres frangins (Camille et Etienne Belin, qui officient parallèlement au sein du quatuor Daria). Une histoire de familles, donc – et de terroir aussi: toute la bande vient de la bonne ville d’Angers, dans le Maine-et-Loire.

Internet nous apprend qu’une des spécialités de la région, c’est la «pomme tapée». Qu’est-ce que c’est? Eh bien c’est assez simple: vous coupez des pommes, vous les faites sécher, et après vous tapez dessus avec un maillet pour les aplatir.

Après tout, «Angers» veut aussi dire «colères» en anglais… Et la recette peut dessiner un lien plus ou moins valable avec ce que Pierre-Yves Sourice disait à Ouest-France en juin dernier lorsqu’il s’est agi d’annoncer son retour sur scène: «On a envie de jouer fort, on a envie de jouer vite.» Attrapé au bout de son mail, le bassiste précise les ressorts psychologiques de ce credo: «Sur scène, tout ce que tu as en toi, tout ce que tu vois autour de toi, tout ce que tu vis, toute cette violence, ressort à ce moment-là. C’est certainement, inconsciemment, une façon d’expulser toutes ces choses en toi.»

Un air de Jawbox

Et de fait, le premier album du projet, A Shiny Day (sorti il y a quelques semaines à peine chez Koowood) exprime parfaitement ce protocole. L’entame, Stand, est un coup de pied donné au derrière des résignations: c’est une chanson tendue, sans détours, une urgence assaisonnée de mélancolie. Mais très vite, les choses se complexifient: dès A Free Man, les atavismes d’apaches des Thugs prennent des détours, la gamme dynamique joue davantage des pleins et des vides, tout comme des décrochements rythmiques et harmoniques. Le tempo décroît. C’est peut-être là une marque de l’apport de Daria – on ne peut s’empêcher de trouver à ce groupe (c’est un compliment qui va suivre) des manières de faire qui rappellent celles de Jawbox, une des plus belles choses qui soient arrivées au rock US dans les années 1990.

A Shiny Day est un album intelligent, brut, et surtout cohérent – ce qui peut quelquefois faire défaut dans les familles recomposées. Pierre-Yves Sourice commente: «En effet, je ne pense pas que, exception faite du tempo, Daria et les Thugs soient si opposés. Quand notre envie commune d’essayer de se retrouver dans un local avec nos instruments s’est concrétisée, j’avais quelques morceaux en réserve, qui auraient pu être joués par les Thugs, c’est vrai. Mais très vite, Etienne et Camille se les sont appropriés, comme nous avons accueilli leurs propositions ou celles de Félix – qui a lui encore d’autres influences, dues à son plus jeune âge. L’idée était de monter un nouveau projet avec des gens qui ont chacun leur histoire.» Autrement dit: entre les composants de LANE, la greffe prend – et ce n’est pas à une chimère qu’on a affaire.


LANE. Au Romandie (Lausanne). Me 17 à 20h30

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