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L’anecdote règne au château de Prangins et c’est un régal

L’artiste romande Zoé Cadotsch invite à partager sa table dans ses formidables «Dîners anecdotiques», éloge piquant de la conversation, à l’affiche du Festival des arts vivants à Nyon

Entraînant comme un film d’Alain Resnais, On connaît la chanson au hasard. L’artiste romande Zoé Cadotsch a la passion de l’anecdote, de ces embûches minuscules qui s’érigent en fables majuscules selon le talent de la victime, de ces anicroches dans la toile des jours qui virent en épopées, fussent-elles dérisoires.

Avec ses formidables Dîners anecdotiques, au château de Prangins, à l’affiche du Festival des arts vivants (far°) de Nyon, la plasticienne, fondatrice du Centre international d’archivage d’anecdotes, invite à se déboutonner en bonne compagnie. On y apprend, entre autres, que rire de soi est de nature à souder une communauté et que l’anecdote est une politesse qu’on doit à soi-même et aux autres.

L’ombre du baron Louis Guiguer

Une histoire de code, donc. Le rendez-vous est fixé à 19 heures dans la cour pavée du château de Prangins, fief jadis du baron Louis Guiguer, un banquier lyonnais qui a acheté son titre avec le domaine au début du XVIIIe. On forme un cercle de quinze personnes, attirées par la bizarrerie de l’escapade. Une fille, un garçon se détachent, elle plutôt châtelaine dans son trench-coat court, croquante comme Agnès Jaoui quand elle joue le guide dans On connaît la chanson; lui plutôt arpenteur de vallons dans sa veste The North Face.

Les remèdes du docteur Tronchin

Qui sont-ils? Des acteurs. Elle, c’est Mélanie Foulon, lui, c’est Julien Basler. Ils instaurent le tutoiement, on ne saurait le leur refuser. Ce sont nos hôtes, des amis perdus de vue qu’on découvrirait guides d’un château, à moins qu’ils n’en aient hérité, les veinards. De l’austérité seigneuriale du bâtiment, du jardin potager qui déploie son ordonnance en contrebas, des platanes qui toisent de très haut le lac, ils savent tout.

Rien de pédant pourtant dans leur discours, tout de charmeur. Ils vous font faire le tour du propriétaire. Tiens, là, oui là, dans le parc juste en face de vous, ces tilleuls en quinconce ont eu leurs jours de gloire au XVIIIe, grâce au docteur genevois Théodore Tronchin – une sommité – qui prescrivait à ses patients une promenade curative sous leur feuillage. «On appelait cela «tronchiner», note Julien Basler.

Au fil de l’encre

Mais ne serait-ce pas l’heure de s’enivrer, un peu, un verre de blanc du pays, avec vue sur les Alpes? Dans le groupe, un viticulteur de Begnins nous initie aux secrets du fendant. Voltaire a séjourné dans ces murs, enchaîne sans transition Julien Basler. Quant au baron Louis-François Guiguer – neveu de Louis Guiguer – il a tenu avec son épouse un fameux journal jusqu’à sa mort en 1786, à 45 ans. Au fil de l’encre, une vie de châtelain sublimé par les Lumières.

Une pièce dont vous êtes les acteurs

Cette flânerie sert de prologue à la pièce qu’on s’apprête à jouer. Une table dressée tient lieu de scène. Une terrine à la mode de Louis-François Guiguer ouvre l’appétit – le chef Laurent Nicolas est aux fourneaux. Zoé Cadotsch en personne apportera bientôt les plats. Julien Basler lance la conversation. Mélanie Foulon enchaîne. Un convive glisse son grain de sel. Et c’est ainsi qu’une assemblée de fortune prend corps.

Qu’est-ce qu’on se raconte? Des stratagèmes pour tromper le gendarme quand la soirée a été trop arrosée. La tentative d’un Maxime de 4 ans pour ressusciter, en lui chatouillant les pieds, une grand-mère qui vient de s’éteindre dans son fauteuil. Le jeu macabre de deux fillettes avec deux bébés mort-nés qu’elles traitent comme des poupées. Tout ça compose une forme de nid spirituel, une bohème bien ordonnée.

L’anecdote, un art d’aimer

C’est que bien raconter relève de l’art d’aimer, soufflent Zoé Cadotsch et ses acteurs. Converser ne va jamais de soi, comme l’aurait sans doute noté Julie de Lespinasse, cette abeille butineuse qui faisait pollen de tout dans son salon au XVIIIe. Cela suppose une attention à son voisin de table, un goût de la répartie, un talent pour broder. Il faut emprunter à Shéhérazade et à Cyrano, ne pas craindre l’extravagance, faire comme si tout était vrai. Un dîner réussi est une comédie tonique.

Julien Basler et Mélanie Foulon savent faire ça, meubler l’âme. Dans la nuit, sous les tilleuls, on emporte son doggy bag d’anecdotes. Le bon docteur Tronchin aurait adoré leurs vertus thérapeutiques.


Dîners anecdotiques, château de Prangins (VD), sa 12, ma 15, je 17, sa 19 à 19h; Festival des arts vivants à Nyon. Jusqu'au 19 août.

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