Design

A Langenthal, le design suisse résiste

Tous les deux ans dans la campagne bernoise, le Designers’Saturday expose la crème de la production mobilière helvétique. Sa 16e édition ne masque pas la pression croissante qui pèse sur cette industrie, reconnue pour son excellence, mais aussi pour sa cherté

Pour les Romands, c’est une escapade en terre quasi inconnue. Un road trip sur les routes cantonales bernoises entre forêts, vaches, moutons et fermes centenaires jusqu’à destination: Langenthal. C’est dans cette petite ville de la Haute-Argovie entre Berne et Zofingue que se fabrique l’essentiel de la création mobilière helvétique. Depuis le XIIIe siècle, elle est au cœur de l’industrie du lin et de la porcelaine. A des années-lumière des showrooms trendy de Bâle ou de Zurich et des grandes foires ou autres salons internationaux dévoués au design, Langenthal revendique sa neutralité de lieux et capitalise sur son image «campagnarde» propice aux ouvertures et à la découverte jusqu’à devenir la Mecque du design suisse.

Tous les deux ans depuis 1987, c’est ici que s’organise le Designers’ Saturday. Une grande exposition qui se tient pendant trois jours dans les quatre coins du gros village bernois. Voilà bientôt trente ans que la manifestation se démarque sur la scène nationale et internationale par son concept d’exposition original dans l’antre des sites industriels du cru: les machines à tisser et les textiles de Création Baumann ou de Ruckstuhl, la verrerie de Glas Trösch ou la production de mobilier design de Girsberger pour ne citer qu’eux.

L’union fait la force

Les six grands sites de fabrication du design suisse s’ouvrent donc au public dans une mise en scène qui lui permet de percevoir le cheminement de l’idée première jusqu’à l’objet fini en passant par les premières esquisses. Cette année, la 16e édition du Designers’ Saturday a collaboré avec 80 exposants dont USM, célèbre depuis près d’un demi-siècle pour son mobilier de bureau modulable, mais aussi la maison de meuble glaronaise Horgenglarus.

Avec 15 000 visiteurs en 2016, la manifestation accuse une légère baisse de fréquentation. La faute de Vitra? La célèbre maison de design suisse n’était pas présente cette année. Elle a préféré se replier sur le VitraHaus, l’impressionnant showroom conçu par les architectes Jacques Herzog et Pierre de Meuron à Weil am Rhein, en Allemagne, à deux pas de la frontière bâloise. Mais là n’est pas la cause de ce fléchissement du public. Si la qualité de la 16e édition était au rendez-vous, elle ne masque pas la pression croissante qui pèse sur la production mobilière helvétique: franc fort, copies, concurrence étrangère… le design suisse est reconnu pour son excellence. Aussi pour sa cherté. Mais il a d’autres atouts.

«La Suisse utilise la pression économique de manière positive»

Pour le savoir, il faut marquer une première étape au centre-ville de Langenthal. Cette année, la vaste grange rénovée à quelques mètres de la place du marché se veut un lieu de réflexion et de conception de mobiliers adaptés à notre société vieillissante. C’est ici aussi que USM tient ses quartiers. La célèbre marque de mobilier de bureau collabore depuis deux ans avec la Haute école d’art et de design de Genève (HEAD). L’Allemand Jan Geipel est architecte, critique, mais aussi responsable de la filière architecture d’intérieur de la HEAD. Selon lui, «la Suisse utilise la pression économique de manière positive. Elle est plus curieuse de ce qui se passe à l’étranger. Elle s’ouvre à l’innovation sans toucher à son ADN.»

Au niveau du prix, l’industrie du mobilier design suisse ne «pourra jamais lutter contre l’étranger, observe Jan Geipel. Elle sera toujours plus chère. Elle doit donc miser sur la plus-value.» Laquelle passe par l’innovation. «Le design suisse réintègre l’expérimentation en collaborant avec des jeunes designers. Ceux-ci développent une nouvelle sensibilité par rapport aux besoins du futur. C’est très important, car la scène internationale du design est inondée de produits qui se ressemblent. En Suisse, la clé du succès est donc de ne pas faire comme les autres.»

Luxe de détail

L’architecte évoque l’exemple d’USM. «Cette entreprise est à la tête d’un produit d’une grande qualité qui s’exporte depuis cinquante ans et dont la longévité surpasse la concurrence. Dans ce contexte, comment renouveler le portfolio de ses clients et innover sans trahir ce produit iconique du mobilier de bureau?» C’est tout le défi de l’industrie helvétique du design. Pour lutter contre la concurrence, elle doit miser sur l’expérimentation et la spécialisation. «Il faut pousser le souci de qualité et travailler sur le détail qui fera la différence, tout en développant une solide relation entre les écoles, l’industrie et les entreprises.»

«Propice aux collaborations»

Pour Jan Geipel, Langenthal est l’endroit rêvé pour ce type de challenge. «Le Designers’ Saturday permet aux industries de se fédérer autour d’un pool d’entreprises créatives. C’est un lieu ouvert où le bois, le verre et le textile se côtoient sans se cannibaliser. C’est propice aux collaborations.» Ces dernières années, toutes les entreprises de la région ont misé sur la spécialisation de leurs productions pour rester compétitives. A l’instar des textiles de Création Baumann qui fabriquent des tissus sur-mesure pour des clients à Tokyo ou à New York. «La force de Langenthal est d’aller chercher des impressions et des tendances à l’étranger pour les ramener en Suisse, souligne Jan Geipel. C’est très stimulant.»

A l’extérieur de la grange du centre-ville, les navettes de bus embarquent et débarquent les visiteurs. Leur ballet entre les différents sites du Designers’ Saturday est réglé comme un coucou suisse. Une deuxième halte chez Glas Trösch, fleuron mondial de ce «made in Switzerland» qui expose ici les joyaux de son industrie du verre. Son usine s’ouvre pour l’occasion à d’autres exposants et écoles comme la Fondation bernoise de design et la Haute Ecole d’art et de design de Lucerne. Rendez-vous ensuite aux limites communales de Langenthal chez Girsberger. La maison centenaire, spécialiste du meuble, maîtrise l’interaction entre les différents matériaux qu’elle sublime par ses designs intemporels.

Viser l’unique

Poursuivons la visite chez l’éditeur de tapis Ruckstuhl. Depuis 1881, la fabrique mise inconditionnellement sur les fibres naturelles d’origine animale et végétale. Comme le veut le concept du Designers’ Saturday, Ruckstuhl dévoile les processus de fabrication de ses tapis. Dès l’entrée, le visiteur découvre les fibres brutes de lin, de coco, de bois, de papier ou de sisal. Puis le pas se ralentit et l’œil s’aiguise. Des microscopes permettent de découvrir la matière en profondeur. «Le rouge de notre laine n’est pas le même rouge que celui de la concurrence», plaisante Peter Ruckstuhl, père de la maison éponyme et membre fondateur du Designers’ Saturday. «Je veux dire par là que c’est en nous distinguant par des objets uniques que l’on fait la différence. Toutes les fabriques de Langenthal poursuivent cette stratégie, car nous serons toujours plus chers que l’étranger.»

Peter Ruckstuhl tient beaucoup à Langenthal. A 66 ans, le dynamique entrepreneur exporte ses tapis dans trente-cinq pays. Et mise sur des produits de niche. «C’est important que le design s’exprime à la campagne. On peut y raconter autre chose.» A commencer par un certain esprit d’ouverture. «On ne cache rien de notre savoir-faire. C’est une prise de risque, car nous exposons à du plagiat. La concurrence, notamment italienne, est toujours surprise d’en découvrir autant sur notre manière de travailler.»

Des tables et des chaises

Plus loin dans la fabrique Ruckstuhl, le visiteur se heurte aux pantins de bois géants de Horgenglarus confectionnés avec des assises et des pieds de table. La fabrique de meubles fait partie de l’élite au sein des fabricants suisses en termes de design et de qualité. «Depuis 135 ans, nous ne faisons que des tables et des chaises, souligne Marco Wenger, jeune directeur de l’entreprise. C’est ce qui nous distingue de la concurrence. Nous ne fabriquons pas de buffets, de lampes, etc. Notre stratégie est de pousser l’excellence de notre savoir-faire à l’extrême.»

Cette année, à Langenthal, Horgenglarus a présenté la réédition des tables basses gigognes dessinées par Hans Bellmann en 1954. Mais aussi la version remise au goût du jour de sa table baptisée «Ess. tee.tisch» conçue par Jürg Bally en 1951. Ici, le «made in Switzerland», n’est pas un leurre. Tous les objets sont produits dans la manufacture de Glaris. Le design est réduit à son strict minimum. Une seule vis suffit pour tenir la «ga stuhl», la chaise de 1955 de Hans Bellmann qui n’a jamais cessé d’être produite.

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