A Cannes comme à Berlin, le cinéma le plus novateur serait-il désormais condamné aux marges? On peut se poser la question, à voir les débuts fracassants de la section Un certain regard, les traditionnels «viennent ensuite» de la Sélection officielle, tandis que la compétition se laisse doucement gagner par un certain «académisme d'auteur». Et le déplorer, tout en comprenant le casse-tête de la direction, tiraillée entre les attentes contradictoires des uns et des autres.

Toujours est-il que l'avant-garde semble avoir élu domicile à Un certain regard, où flottait ces jours le pavillon britannique. Les plus ignorants, tel l'auteur de ces lignes, ont ainsi mis quelque temps à se remettre du choc Steve McQueen. Non, pas la superstar ressuscitée de La Grande Evasion et Papillon, mais l'artiste contemporain, un solide Noir antillais! Ce plasticien (sur film) coté s'est emparé avec une assurance rare de la forme du long-métrage de fiction pour livrer un drame carcéral ne laissant aucun espoir d'évasion. Hunger est en effet une évocation de la fameuse grève des prisonniers républicains d'Irlande du Nord pour l'obtention d'un statut de détenus politiques (1976-1981), marquée par la mort de leur leader Bobby Sands et l'intransigeance de Margaret Thatcher.

La structure du film est étrange: d'abord centré sur un geôlier anglais, le récit commence à basculer avec l'arrivée d'un nouveau prisonnier et n'arrive à Sands et sa grève de la faim que dans un troisième temps. Méfiant, on commence par guetter les préciosités d'artiste durant l'évocation d'une première grève de l'hygiène qui accumule en effet les petites trouvailles dans une reconstitution réaliste cadrée au cordeau. Mais avec la montée de la tension et de la violence, on commence à mieux cerner l'intérêt actuel d'un tel film: à l'évidence, l'Irak n'est pas loin.

Puis l'auteur abat sa carte maîtresse avec une simple scène de dialogue dans un parloir, entre Bobby Sands et un prêtre ami qui tente de le dissuader de son projet. En 20 minutes sans coupe de dialectique sur la foi, on est définitivement captivé! Dès lors, le tragique final pour lequel le comédien Michael Fassbender a accompli un exploit inquiétant, se laissant «fondre» jusqu'à ressembler à un rescapé d'Auschwitz, devient doublement saisissant. Entre l'enregistrement de cette «performance» et l'évocation poétique des origines de cette formidable pulsion de mort, c'est limite kitsch, mais, pour finir, terriblement beau.

Pas moins étonnant, Soi Cowboy nous ramenait quant à lui l'enfant terrible Thomas Clay (29 ans), auteur de The Great Ecstasy of Robert Carmichael, regard sur la délinquance juvénile qui fut une baffe mémorable de la Semaine de la critique il y a trois ans. Fidèle à sa réputation de provocateur, son nouveau film traite de tourisme sexuel en Thaïlande, mais de manière on ne saurait plus déroutante. En noir et blanc, les trois premiers quarts observent ainsi tranquillement le quotidien d'un couple improbable, composé d'un gros Européen (l'acteur danois Nicolas Bro) et d'une petite Thaï. Tout est révélé par petites touches: le mélange d'idéal romantique et d'obsession sexuelle chez l'un, le pragmatisme mercenaire doublé d'une réelle affection chez l'autre, avec tout le fossé culturel et corporel (elle est enceinte) entre eux. Comme il s'avère que ledit Tobias Christensen est un cinéaste en panne, on devine en plus une sorte d'autoportrait sans complaisance. Puis ils vont se promener dans les ruines d'Ayatthaya et... disparaissent à la nuit tombante. Le film se «réveille» alors en couleurs et à la caméra portée pour une deuxième histoire, celle d'un jeune tueur à gages revenu à la campagne liquider son frère aîné. Un décrochage digne de David Lynch (Inland Empire) et du jeune maître thaïlandais Apichatpong Weerasethakul (Tropical Malady). Quel lien entre les deux parties? Il s'agit sans doute de montrer l'autre versant de ce cruel commerce des corps qui déstabilise le pays, l'affaire se concluant dans un bordel de Soi Cowboy (quartier chaud de Bangkok) où l'on retrouvera deux avatars du couple d'avant. Complètement désarçonnée, une partie de l'assistance est sortie fâchée tandis que certains criaient au plagiat arrogant. On aurait préféré connaître l'avis de Weerasethakul, membre du jury de la compétition. Quant à Thomas Clay, même sous influence, il confirme être un sacré cinéaste, avec lequel il va falloir compter.