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La langue, accoucheuse de mondes neufs

Dans une somme érudite de 800 pages, Olivier Pot célèbre le génie du langage qui est celui d’inventer la réalité, et non seulement de la décrire. Vingt-six contributions invitent à cette exploration roborative

Si la définition de l’homme est d’être un animal qui parle, alors il n’y a rien d’étonnant à ce que, depuis toujours, le langage fasse l’objet d’une effervescence spéculative aussi diverse que débridée, insistante qu’universelle. Réfléchir au langage, c’est réfléchir sur l’homme. Or le propre du langage, c’est sa capacité à inventer. Les mots ne disent pas (seulement) la réalité, ils l’inventent, mieux encore, ils l’imaginent non pas seulement comme elle est, mais surtout comme elle pourrait être.

Rien, du reste, ne vient limiter une telle imagination: je peux aussi bien imaginer un cercle carré que de me promener sur Saturne en tenant en laisse un kangourou. Davantage, la plasticité du langage est telle que, tournant le dos aux langues existantes, rien ne m’empêche d’inventer une langue imaginaire, soit pour la proposer à mes semblables comme moyen de communication purifiée (comme le fait l’espéranto), soit au contraire pour en faire le signe de connivence d’une société secrète composée d’élus rigoureusement sélectionnés.

Son âme

A l’inverse, si je suis poète, rien ne m’empêche non plus de rêver d’une langue plus pure, d’une langue intérieure à la langue, qui en serait comme l’âme, ou la quintessence, et qui, à défaut de servir d’instrument de communication quotidien, pourrait au moins désigner l’idéal d’une communication libre.

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C’est pour avoir profondément réfléchi à toutes ces questions qu’Olivier Pot a, voici dix ans, organisé un colloque à l’Université de Genève sous le titre «Les langues imaginaires et l’imaginaire des langues», puis fait paraître tout récemment chez Droz non seulement les actes de ce colloque, mais encore une version très fortement enrichie de ceux-ci, augmentée à la fois de contributions nouvelles et surtout d’une préface et d’une conclusion (de près de 250 pages!) qui permettent de mesurer l’envergure encyclopédique de son savoir.

Entre deux mythes

S’il est impossible de résumer ici la diversité des sujets abordés par les quelque vingt-six auteurs convoqués, on peut mentionner du moins quelques lignes de force. La réflexion occidentale sur le langage est prise entre deux mythes. Le mythe de Babel, d’abord, qui suggère une origine à la diversité et à la dispersion des langues, et le mythe de la Pentecôte ensuite, qui en serait la réparation puisque les apôtres, remplis de l’Esprit Saint, se mettent à parler en des langues que chacun peut comprendre comme la sienne propre.

Une telle polarité, lorsqu’on la soumet à la réflexion, attire l’attention d’une part sur l’hétérogénéité des langues (que l’on comprenne celle-ci comme un malheur ou comme une richesse), et de l’autre, sur la parenté sous-jacente qui ferait de toutes ces langues autant de facettes d’un même langage (ou, si l’on préfère, d’une même capacité à parler).

Virtualité sauvage

D’où, à la fois, l’idée d’une langue universelle (comme Leibnitz la rêva ou comme, avant lui, Thomas More en avait imaginé la nature utopique) et l’idée d’une hétérogénéité inhérente à chaque langue, une sorte de virtualité sauvage, libre, que les écrivains surtout se plairont à découvrir, que ce soit sous le mode parodique (comme Rabelais), ludique (comme Jarry) ou subversif (comme Joyce, dans Finnegans Wake ou Michaux dans nombre de ses poèmes).

Comme toute réflexion, celle sur le langage est soumise à l’histoire. On ne s’étonnera donc pas de trouver dans ce volume des études consacrées à certains «états de langue» particuliers (comme par exemple le franco-italien analysé par Peter Wunderli) ou d’autres consacrées à l’ethnographie linguistique, notamment en rapport avec les découvertes de l’Amérique par les Européens); des pages (passionnantes) sur ce que Patrick Sériot nomme «la linguistique du ressentiment», en d’autres termes l’idée d’une langue imaginaire en rapport avec la «souffrance identitaire» ressentie par certains pays d’Europe de l’Est (la Pologne, la Slovénie, la Lituanie) réduits à l’état de victimes par leurs grands voisins et se dédommageant par une rêverie faisant de leur langue la souche primitive véritable des langues dont celles de ses voisins ne seraient que des dérivés. L’ouvrage d’Olivier Pot recèle aussi des considérations sur les rapports entre langage et folie dans le sillage de l’évolution de la psychiatrie au XIe siècle.

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Fort de plus de 800 pages, ce volume foisonnant donne une idée très complète de la diversité de la réflexion contemporaine sur des questions fondamentales qui passionneront tous ceux qui s’intéressent à la place du langage aujourd’hui.


«Langues imaginaires et imaginaire de la langue», sous la direction d’Olivier Pot, Droz, 840 p.

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