L’enthousiasme d’une langue nouvelle au Poche à Genève. Les mots du jeune auteur français Guillaume Poix sortent d’un cratère. Ils portent en eux une menace, une violence, une détresse qui sont celles d’un trou perdu, du côté d’Accra au Ghana, décharge où s’entassent tablettes, smartphones etc. Dans les viscères de ces charognes électroniques, des gamins cherchent un métal précieux, une marchandise à revendre à la sauvette. Cette fièvre imprègne Waste, pièce à tournures disjonctées, c’est-à-dire estomaquantes, révélée avec un brio halluciné par le Français Johanny Bert. Quatre acteurs et des pantins vous envoient en enfer.

Enfer hilare

Vous avez dit l’enfer? Oui, mais à la mode hilare, d’abord. Dans le noir, la voix de Tom Waits joue les sorcières de chapelle. Sur son Chocolate Jesus, un crâne rouge citrouille dodeline par-dessus un écran neigeux. Ses grosses mains caressent le cadran. Vous voilà saisi par la matière, celle que modèle en poète le facteur de marionnettes Christophe Kiss. L’odieuse figure disparaît. Devant vous à présent, une jetée rougeoyante, terrain d’une impossible fraternité. Les acteurs Terence Rion, Miami Themo et Assane Timbo y jouent Jacob, Isaac et Moïse, des enfants de là-bas, qui s’encrassent les poumons pour une poignée de dollars – chacune de ces figures a son double de cire. Plus tard, l’actrice Jeanne Friedrich feulera, mezza voce, dans la peau d’une mère obsédée par les souillures que la décharge laisse sur la peau de son Jacob.

Waste est l’histoire d’un empoisonnement. L’eau manque – la mère est une marchande d’eau avare de son trésor. La fosse, où s’entassent les épaves de l’Occident, infecte Jacob et sa bande. Les effluves de ces déchets – «waste» en anglais – corrompent les corps. Dans le spectacle de Johanny Bert, cette maladie de la mort a ses métaphores: les marionnettes elles-mêmes, aussi ascétiques que fragiles, histoire de souligner la manipulation à l’oeuvre; le sol du drame qui brûle de l’intérieur; l’écran qui grésille en préambule et en clôture comme pour signifier la coupure du monde.

Force de la langue

Mais l’incandescence de Waste, c’est d’abord la langue de Guillaume Poix qui par sa force de frappe éruptive devient le sujet. Elle vous échappe en partie, pour vous prendre en écharpe. Elle est apocalyptique au sens qu’elle révèle le scandale, sans le réduire à un discours. Isaac et Moïse finiront broyés, ce qui donne dans la bouche de Jacob ces mots: «J’y branche le feu, Gros, je te la case au chaud et qu’on vienne pas me la dédire du fond de la gueule puisque t’es plus là.» Les mots de Guillaume Poix sont cloutés. Vous voici transpercé.


Waste, Poche, Genève, jusqu’au 16 oct.; rens. http://poche---gve.ch/