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La langue française, ce parangon de misogynie

Dans «#balancetonmot», la lexicographe Marie Deveaux et l’écrivain Jean-Loup Chiflet démontrent, non sans humour, le sexisme tapi dans notre vocabulaire en dressant l’inventaire de tous les termes se complaisant à dégrader les femmes. De quoi remplir tout un dictionnaire

Alors que certaines réclament l’écriture inclusive au nom de l’égalité, Marie Deveaux et Jean-Loup Chiflet affirment qu’il existe un meilleur remède pour rendre ce monde plus doux envers les femmes: s’attaquer «à notre vocabulaire infiniment plus sexuellement incorrect» que la grammaire. D’ailleurs ils l’ont fait, en pointant et analysant tous les «mots ouvertement ou sournoisement machistes». A commencer par ceux qui ne possèdent aucun équivalent masculin, comme pimbêche, mijaurée, gourde, mégère, harpie, morue, pisseuse, rombière ou encore virago: «mot latin qui qualifiait une femme forte ayant le courage d’un homme», puis synonyme de «femme criarde» dans certains dictionnaires.

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Il existe également un large éventail de mots ne devenant dégradants que lorsqu’ils changent de genre. Ainsi du mot garce, longtemps féminin de gars et ne désignant qu’une simple jeune fille… Avant de devenir l’équivalent de «méchante et mauvaise» au XVIe siècle. C’est à cette même époque que le destin du mot courtisan dévie. De l’italien corte (cour), il désigne au XVe siècle «toute personne fréquentant la cour». Un siècle plus tard, la courtisane est devenue «une femme qui vend ses faveurs», ce qui inspirera à Victor Hugo cette saillie: «Il est utile à un courtisan d’être un homme plat: il est désastreux à une courtisane d’être une femme plate.»

Les expressions machistes ont aussi droit à leur chapitre; et c’est encore le XVIe siècle qui invente «tomber en quenouille»: référence au bâton que les femmes utilisaient pour filer la laine et désignant tout patrimoine tombé entre leurs mains, par héritage. Vite synonyme d’échec et de ruine…

D’Alain à Beigbeder

Marie Deveaux et Jean-Loup Chiflet octroient également quelques pages aux hommes opposés à la féminisation des noms de métier, comme Frédéric Beigbeder («Je ne supporte pas les écrivaines, c’est physique. J’attrape une éruption dès que je lis ce terme immonde»), avant de démontrer, à travers un affligeant florilège, que le registre des aphorismes a longtemps été biberonné à la misogynie. Au hasard: «J’ai souvent envie de demander aux femmes par quoi elles remplacent l’intelligence» (Alain) ou encore «Toutes les femmes écrivent, on ne trouve même plus de femmes de ménage» (Paul Léautaud).

Le terme misogyne, signifiant en grec «qui hait les femmes», est apparu au XIVe siècle, mais il aura fallu attendre 1972 pour que les adjectifs «sexiste», «phallocrate» et «machiste» viennent étoffer le champ lexical. Il était temps d’enrichir le vocabulaire pour désigner un si long travail de sape.


Essai
Jean-Loup Chiflet et Marie Deveaux
#balancetonmot. Dénonçons les mots machos!
Plon, 108 p.

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