Musique, art culinaire ou encore langage: il existe des influences douces capables de modifier notre perception du monde. Cet été, «Le Temps» explore cinq domaines populaires d’Afrique répandus et reproduits aux quatre coins du globe.

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Ces derniers temps, à cause de la pandémie, rares ont été les occasions de s’enjailler, c’est-à-dire de s’amuser, de faire la fête. Le verbe vient du nouchi, un argot urbain utilisé en Côte d’Ivoire et dans les pays voisins, peut-être influencé par le verbe anglais enjoy.

Le verbe, courant en Afrique depuis longtemps, vient de rentrer dans le dictionnaire Larousse, temple de la langue de Molière. En mai dernier, le linguiste français Bernard Cerquiglini, conseiller scientifique du Larousse, annonçait que pas moins de 170 nouveaux mots allaient être ajoutés à l’édition 2022 du dictionnaire. Un record.

Dans une édition contaminée par la pandémie, quelques mots ou définitions venus d’Afrique ont toutefois trouvé grâce auprès des comités de sélection des dictionnaires Larousse ou Robert. Comme, par exemple, le café jetable, qui signifie un café à l’emporter en Algérie, selon la dernière version du Robert.

Girafer pour tricher

Ces dernières années, les verbes cadeauter ou cadoter, soit offrir un cadeau, ou siester, dormir un peu pour mieux travailler le soir, ont été consacrés par les dictionnaires. De même que Bidonvillois, les habitants des bidonvilles au Maghreb et qui décrit la réalité de très nombreux citadins sur le continent. Les alphabètes du Maroc et du Burundi désignent celles et ceux qui savent lire et écrire, par opposition aux analphabètes. Ou encore, les élèves sont tentés de girafer, d’allonger leur cou pour copier sur leur voisin.

En 2019, interrogé par RFI, Bernard Cerquiglini justifiait ces nouveaux mots pour remplacer des périphrases et refléter l’évolution du français, «langue mondiale», la cinquième la plus parlée après l’anglais, le chinois, l’espagnol et l’arabe. Les linguistes français précisent qu’ils ne tuent pas de mots mais les ajoutent. On est donc loin du grand remplacement. Mais la place manque dans les vénérables dictionnaires qui reflètent surtout la langue parlée en France.

L’édition 2022 du Larousse comptera, par exemple, 76 000 mots, très loin de refléter toute la diversité du français tel qu’il est pratiqué à travers le monde, en particulier en Afrique. Le continent concentre désormais 59% des 300 millions de francophones dans le monde, selon le dernier rapport de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) datant de 2018. Le poids de l’Afrique est encore appelé à grandir, vu la croissance démographique du continent.

Un dictionnaire des francophones

En 2018, le président français Emmanuel Macron prenait acte de ces projections. «Ce qu’on appelle francophonie aujourd’hui, ce n’est pas cet espace incertain à la périphérie de la France», déclarait-il, devant l’Institut français. «La francophonie est une sphère dont la France avec sa responsabilité propre et son rôle historique n’est qu’une partie agissante, volontaire mais consciente de ne pas porter seule le destin du français», disait-il.

Ce discours appelant à un «décentrement» a donné lieu à plusieurs initiatives, dont l’une vient de se concrétiser. En mars dernier, la France a mis en ligne en collaboration avec l’OIF un «dictionnaire des francophones». «Cette plateforme collaborative compte à ce jour 470 000 mots, expose Noé Gasparini, coordinateur du projet. Chacun peut proposer de nouvelles locutions, lesquelles sont examinées par des comités de relecture dans toute la francophonie.

«Nous précisons l’origine des mots et les différents usages. Nous prenons soin de ne pas effacer les usages minoritaires», continue Noé Gasparini. L’application mobile a été téléchargée par 10 000 utilisateurs. «Elle entrera tranquillement dans les mœurs. Un dictionnaire est un bien commun de la connaissance et le nôtre peut concrètement éviter les malentendus entre francophones, sur internet ou lors de voyages», espère Noé Gasparini.

Constantin Ntiranyibagira, vice-doyen en pédagogie appliquée à l’Université du Burundi, est l’un des relecteurs du dictionnaire des francophones. «A part les universitaires et les enseignants, personne n’a de dictionnaire chez lui», relate-t-il. Seuls 4% des Burundais parlent le français, la langue de l’élite. «Et les francophones ne le parlent pas à la maison ou entre amis», explique le professeur. Quand on évoque l’Académie française, gardienne du bon usage du français, le professeur burundais trouve que la norme n’a plus beaucoup de sens, car «la langue appartient aux locuteurs».

Galérer a fait florès

En Afrique, le français parlé est influencé par la multitude de langues locales. «C’est la raison de son dynamisme. Le français s’est posé comme un substrat sur des langues qui existaient déjà», acquiesce Jérémie Kouadio N'Guessan, professeur en sciences du langage à Abidjan et membre du conseil scientifique du dictionnaire des francophones. Selon lui, les Ivoiriens ont fait la paix avec le français, la langue de l’ancien colonisateur qu’ils ont aujourd’hui façonnée selon leur propre usage. Le professeur ne croit pas que le champ lexical relatif à la fête, à la sieste ou animalier, qui entre dans les dictionnaires parisiens, renforce les stéréotypes sur l’Afrique. «Il y a aussi des mots plus graves qui ont connu un grand succès, comme galérer», rappelle-t-il.

Pour Jérémie Kouadio N'Guessan, la Côte d’Ivoire est à l’avant-garde de la réinvention du français. «Il y a beaucoup de langues différentes, les influences sont donc multiples», poursuit le professeur. Nouveaux mots et impressions sont ensuite exportés en Europe via les diasporas ou par certains artistes, comme la très populaire chanteuse française d’origine malienne Aya Nakamura, qui a son propre champ lexical, entre autres, emprunté à l’Afrique. Ses auditeurs savent qu’un joli djo, également issu du nouchi, est un beau gars, avec qui on s’enjaillerait volontiers.