Vocabulaire

Par la langue, reconnaître la violence faite au femmes  

Ecrire «féminicide» c'est admettre l'existence du crime sexiste. Réaliser que la langue participe à construire le réel, c'est entrevoir ses conséquences directes et s'extraire de ce que la sociologie nomme «la culture du viol»

«Féminicide, n. m.: homicide d’une femme, d’une jeune fille ou d’une enfant en raison de son sexe. Note: le féminicide peut désigner un meurtre à caractère individuel ou systématique.» Voilà le terme ajouté en 2014 au vocabulaire du droit et des sciences humaines par la Commission française de terminologie et de néologie, puis dans l'édition 2015 du Robert.

Lire aussi notre article:  Le vrai visage des violences domestiques et des féminicides 

D'où vient le mot? En anglais, Femicide est employé pour la première fois en 1976 par la sociologue Diana E.H. Russel lors d'une allocution au Tribunal International sur les Crimes contre les Femmes à Bruxelles. Elle co-rédige un livre: Femicide: the politics of woman killing qui inspire Marcela Lagarde, anthropologue mexicaine sollicitée pour une enquête autour des assassinats massifs de femmes dans les années 1990: «les mortes de Juarez». 

Lire également: Ciudad Juarez ou le drame sans fin des femmes disparues

Marcela Lagarde choisit ensuite de traduire Femicide par Feminicídio, conservant la racine  feminis afin de ne pas réduire l'expression au sens de «meurtre d'une femme» qui occulterait la dimension causale du sexe féminin dans le crime. Ce cas précis correspond à la définition de féminicide «non-intime» donnée par l'OMS, qui se distingue du féminicide intime perpétré par le conjoint, du crime d'honneur ou encore du féminicide lié à la dot, dans les pays où de jeunes mariées sont tuées par leur belle-famille pour ne pas avoir ramené une somme suffisante lors du mariage. 

Lire encore notre éditorial:  Regarder les féminicides en face 

«La culture du viol», un concept sociologique récent

Nommer, c’est rendre réel. Suivant cette logique, ne pas se soucier des mots revient à ne pas se soucier de ce qu’ils désignent dans la vie de tous les jours. Sans pousser jusqu’au cas précis du féminicide, la plupart des violences sexistes étaient exprimées jusqu'à maintenant en des termes problématiques: «il l’a frappée parce qu’elle l’énervait» ou «par excès de jalousie».

Des expressions qui, selon une nouvelle génération de chercheurs en sciences humaines, découlent de la «culture du viol» dans laquelle nous baignons. Ce concept récent désigne un ensemble de comportements et de croyances qui banalisent voire excusent les violences sexuelles. «On va y retrouver de nombreux mythes, par exemple ceux de l’amour passionnel et destructeur, ou de l'amour courtois, où la femme doit résister avant de céder (...) Ce que l'on observe, c’est que le vocabulaire, la langue, vont faire partie de la construction de la culture du viol et la perpétuer» analyse Valérie Vuille, présidente de l’association DécadrÉe qui forme notamment les médias au traitement des violences sexistes.

Lire finalement: Violences faites aux femmes, la responsabilité des médias 

C'est ce qu'analyse la journaliste Valérie Rey-Robert dans son essai «Une culture du viol à la française». L'autrice y passe à la loupe le patrimoine littéraire et artistique francophone qui clame haut et fort son héritage de la galanterie, du libertinage ou de l'amour courtois. Or, ces derniers brouillent les pistes: «Le problème principal est qu'on ne distingue pas les types de relation, entre les relations de domination et de possession qui vont entraîner les violences, et les relations amoureuses réciproques», commente la présidente de DécadrÉe.

Une violence systémique 

En parcourant le code pénal helvétique, on trouve bien «homicide», «infanticide» mais aussi... «meurtre passionnel». Or, «l'expression atténue la responsabilité de l’agresseur en convoquant un imaginaire de l'ordre du non-maîtrisable (...) On lit parfois dans les médias «drame possessionnel» qui est plus intéressant parce que le terme remet en jeu les rapports de pouvoir et de domination», expose Valérie Vuille.

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