Marcello Fois

Nulla

Trad. de Dominique Vittoz

Fayard, 134 p.

Gap

Trad. de Nathalie Bauer

Seuil, 160 p.

Gardienne des traditions et des valeurs culturelles de la Sardaigne intérieure, la petite

ville de Nuoro (37 000 habitants) reste moins connue que Cagliari et Sassari, malgré les trois écrivains qui font sa réputation: la romancière Grazia Deledda, Prix Nobel de littérature 1926, le juriste Salvatore Satta et son récit posthume, Le Jour du jugement (1979), enfin le jeune et remuant auteur de romans noirs Marcello Fois. Né en 1960, ce dernier vit aujourd'hui à Bologne où il est devenu le chef de file du mouvement Groupe 13, qui entend réconcilier bonne littérature et grand public. Mais Nuoro reste au cœur de son inspiration puisqu'il a entrepris de raconter un siècle de son histoire, dans une sorte de vaste feuilleton qui devrait compter 24 romans au total: cinq titres ont déjà été traduits en français au Seuil, dont l'excellent Plutôt mourir, qui combinait l'analyse de croyances archaïques et de collusions très contemporaines (lire le Samedi Culturel du 19 mai 2001).

L'appétit de Marcello Fois ne s'arrête pas là. Gourmand de tous les genres – théâtre, cinéma, télévision, radio et même opéra –, il n'hésite pas à déclarer: «J'écris pour rester, pas simplement pour passer dans la littérature. Mon projet trouve sa place dans la permanence.» Ce printemps, la présence italienne au Salon du livre de Paris est l'occasion de le découvrir dans deux nouvelles traductions, où il s'éloigne pour une fois de l'enquête policière à la Sciascia. Si Nulla propose une vision de la Sardaigne plus noire que jamais, Gap s'offre une petite virée dans le brouillard de l'Italie continentale du côté de Ferrare, la terre de sa femme.

Nulla évoque une série de destins individuels tronqués, en donnant post mortem la parole à une quinzaine de suicidés, jeunes et vieux. Les premiers n'en peuvent plus de vivre dans l'incertitude des temps nouveaux, «juste au centre du néant», les seconds regrettent l'époque «des règles non écrites mais incontestables: le sang, la parenté, l'extrême-onction, le silence», lesquelles se sont perdues avec l'arrivée ambiguë du progrès et l'oubli du sarde au profit de l'italien. Or, dit le dernier de ces suicidés, âgé de 70 ans, «ces montagnards si intelligents auraient dû savoir que, dans la langue, il n'y a pas que des sons, des mots, des phrases. Dans la langue, il y a l'âme.» C'est pourquoi Fois lui-même recourt parfois au dialecte, dans sa syntaxe ou son parler imagé.

On voit donc défiler une galerie de personnages qui font entendre leur voix et celle de leurs proches, dans ce qui ressemble à une suite de dialogues de sourds. Précédé d'une citation littéraire et de la seule indication de son âge, le récit de chacun de ces désespérés varie dans la forme, mais pas dans le ton. Il y a ces reproches incessants qu'un père désigné comme «le Grand Maçon, mains larges et rêches» adresse à son fils de 17 ans, qui cherche chaque nuit dans les livres et la poésie à «imaginer la vie» et à se raconter des histoires de fugue, en comptant et recomptant les trois sous «qui auraient suffi à Kerouac ou au jeune Holden de L'Attrape-cœurs, lus par malédiction». Il y a les commentaires contradictoires, mais généralement désobligeants, des voisins d'un garagiste en faillite qui finissent par se rejoindre dans une sorte d'indifférence fataliste. Ou les fils inextricables d'une tragédie familiale prévisible, dès lors qu'aucune des parties en cause n'entend faire de concession. Chez Marcello Fois, les mots du silence ont quelque chose de puissamment irréductible.

Gap offre une autre facette de son talent, avec une étrange histoire née sur l'autoroute entre Bologne et Ferrare, par un jour d'épais brouillard effaçant tous les repères. D'où la rencontre hors du temps que l'écrivain a imaginée, grâce au brouillard, entre de jeunes partisans se préparant à une action de résistance en 1945 et un trio qui revient d'une soirée en boîte, un demi-siècle plus tard. De la guerre et du maquis aux attentats terroristes et à la violence contemporaine, tout un pan de l'histoire italienne ressurgit dans Gap, par morceaux effilochés, comme un conte oublié. Mémoire perdue, quête de l'identité: traité ici dans une veine fantasmatique (peut-être moins convaincante que dans ses romans noirs), on retrouve le thème central cher à Marcello Fois.