Sur l'arteplage de Bienne, les visiteurs auront sans doute envie de quitter un instant le cheminement des expositions pour aller découvrir, un peu en retrait, un espace de verdure: un ensemble de jardins familiaux avec, au milieu, une vaste serre. En fait, ces jardins mêleront les types de carrés de fleurs et de légumes propres aux différentes parties du pays, qu'ils soient cultivés par des Suisses ou, comme c'est souvent le cas, par des étrangers installés en Suisse… Cette scénographie jardinière a en effet été choisie pour parler des langues en Suisse.

Produit d'une collaboration entre la direction artistique, le journaliste et germaniste Beat Mazenauer et Esther Maria Jungo, historienne de l'art et commissaire d'expositions, le projet est encore en suspens, faute de sponsors assurés. Son coach, Dogan Firuzbay, le défend avec virulence. Peut-être parce que cet artiste, qui a grandi à Aarau, est l'exemple même de la réalité multiculturelle de la Suisse actuelle. Né à Toulouse d'une mère française et d'un père turc, il est aussi rattaché à l'Autriche et à la Macédoine de par ses origines: «Quelqu'un à New York pourrait penser que tous les Suisses parlent quatre langues. Or, on en parle plus de cent.»

A travers le foisonnement des plantes, c'est bien des langues, vivantes et multiples, qu'il s'agira. De l'allemand, du hongrois ou de l'anglais, mais aussi des dialectes, de la langue des signes, de l'espéranto ou de tous les jargons: celui des paysans, des adeptes du hip-hop, des créateurs de start-up, ou pourquoi pas d'Expo.02…

«Dans nos langues, il y a peu de mots synonymes de vérité, mais énormément pour le mensonge», souligne encore Dogan Firuzbay. Et Esther Maria Jungo de renchérir: «Depuis les Grecs, nos cultures idéalisent la recherche de la vérité. Notre exposition fonctionne comme un jeu, mais elle montre l'importance du mensonge.» Ainsi, c'est par un aspect à la fois étonnant et riche que le problème des langues est abordé. Et pour parler d'artifice, de tromperie, de faux-semblants, de malentendus, quoi de mieux qu'un jardin?

La signalétique a été confiée à l'artiste Alex Hanimann. Faudra-t-il se fier aux panneaux indicateurs? Et tous les objets rencontrés sur les chemins, dans les cabanes, pourront ainsi offrir une double lecture: des drapeaux qui flottent souvent sur ces jardinets, à l'arrosoir, en passant par le compost. «Parmi les feuilles mortes et les déchets, des traces du passé – vieilles lettres d'imprimerie en plomb, anciens livres d'école, des copies des fiches de police des années 70 – seront mêlées à des objets d'actualité, raconte Dogan Firuzbay. Ce compost nous fera réfléchir à notre regard sur le passé et l'actualité.»

Imaginons maintenant que nous entrons dans la serre. Là, au milieu des plantes, des écrans montrent des vidéos d'artistes travaillant sur la parole et le langage, ainsi que des extraits de films. «On y verra des déclarations d'amour tout comme des scènes de tribunal, deux grands genres qui mêlent des projections de rêves et de désirs et le mensonge», annonce Esther Maria Jungo. Dans la serre, un jeu devrait faire fureur auprès des visiteurs: un détecteur de mensonge qu'ils pourront défier.

Pour Désir et Mensonge, les groupes Events et Expositions travaillent en effet en collaboration. Le détecteur fera de temps à autre place à des débats, des lectures, des jeux littéraires… Autour du langage et du mensonge, un écrivain serait confronté à une personnalité d'un autre domaine artistique, ou de la politique, de l'économie… «J'aimerais que l'on se fâche et que l'on rie beaucoup», se réjouit le coach. On imagine aussi des rencontres entre des représentants de différentes communautés linguistiques: par exemple des Croates et des Grisons. D'ailleurs, le romanche sera la seule langue qui aura droit à un traitement de faveur. La Lia Rumantscha collabore donc à la préparation de Désir et Mensonge, et l'on devrait croiser la quatrième langue dans les jardins et sous la serre.