Il ne faut pas se leurrer. Cette compilation, incluse dans la série The Tradition Masters, ne contient pas, pour l'amateur chevronné, de révélations sidérantes, d'inédits tapageurs ou de nouveaux éléments à porter au dossier de Leadbelly. La discographie du vocaliste fulgurant, posthume pour sa plus grande partie, n'a rien laissé aux déterreurs de trésors. Des dizaines d'albums regroupent déjà toutes les chansons gravées par le maître, des bandes de la famille Lomax aux enregistrements tardifs du label Stitson, réalisés à New York. Ainsi, le More Party Songs, paru en 1951, l'Alabama Bound (RCA, 1990) ou les Leadbelly Sings Folk Songs (Simthsonian/Folkways) éclairent déjà la contribution du chansonnier américain.

Mais, publié juste après le décès d'Alan Lomax, ce disque tombe pour le moins à pic. En vingt-trois titres, souvent cosignés par Huddie Ledbetter et les Lomax, la plupart des thèmes marquants sont déclinés. Ces sessions datent toutes de la période de rédemption, celle où Leadbelly faisait le bonheur de certains cercles blancs pour lesquels la musique noire séduisait par son exotisme rural. Pour ces milieux bourgeois, les chants du bagnard gracié appartenaient presque à un autre monde, une terre étrange qu'ils ne connaissaient que par bribes mythifiées. Leadbelly correspondait alors, trait pour trait, à l'idée que l'Amérique se faisait du Noir: un grand gaillard un peu rude, criminel par essence mais domptable et dont la faculté de gratter une guitare constituait le seul don héréditaire.

Lorsque, le 3 janvier 1935, le New York Herald Tribune annonçait la tournée de Leadbelly, il titrait: «Lomax arrive avec Leadbelly, minstrel nègre. Doux chanteur des marécages venu interpréter quelques refrains entre deux homicides». La rumeur enflait à tel point lors de ses rares déplacements dans le pays que son public sophistiqué lui demandait toujours de chanter la chanson de grâce qui l'avait fait libérer du pénitencier texan. A l'écoute de «Goodnight Irene», «Yellow Gal», «The Bourgeois Blues» ou «Line'Em» qui évoque le labeur incessant des Noirs, on perçoit à quel point Leadbelly n'a pas été seulement un amuseur pour bordels néo-orléanais ou salons nordistes.

Pionnier de la protest song, Leadbelly a anticipé dans une certaine mesure les mouvements identitaires africains américains. Dans «We Shall Be Free», son poème d'affranchi, il jette d'une voix sarcastique: «Je connais une femme qui vit dans les quartiers riches/quand ils tuent un poulet, elle m'envoie sa patte/Elle pense que je suis un vagabond/Nous devrions être libres». Aucun doute, Leadbelly n'a pas fini d'inspirer les subversifs.

Leadbelly,

The Tradition Masters (Ryko/Zomba)