Rétrospective

L'année 2015 des livres: nos 10 coups de cœur

Les critiques littéraires du «Temps» reviennent sur les livres qui les ont marqués en 2015


1. «Vernon Subutex I & II», de Virginie Despentes

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Le récit de Vernon Subutex I & II suit un ex-disquaire, ex-gourou des platines à l’immense culture musicale et à la branchitude désormais décatie, devenu SDF. A travers lui et les amis qu’il recontacte, l’auteur de King Kong Theory fait le bilan de toute une génération, celle qui a eu 20 ans dans les années 1980 et qui se retrouve aujourd’hui naufragée. Les potes de jadis approchent de la cinquantaine, plutôt mal en point. Ils sont morts, fauchés par des cancers, par les drogues ou par la vie.

Ces deux livres en feuilleton – un troisième devrait paraître courant 2016 –, enchaînent les portraits, sautent d’un personnage à l’autre, suivent des pistes multiples. Virginie Despentes se branche sur le monde, sans détour, directement, à cru. Une expérience de lecture addictive, en prise directe avec l’époque actuelle, un constat d’échec politique, social, amical, amoureux. Et pourtant, un éveil est possible, glisse au détour des chapitres, Virginie Despentes qui murmure que l’invisible, le sacré et la solidarité n’ont pas encore dit leur dernier mot. (E.Sr.)

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2. «Un Papa de sang», de Jean Hatzfeld

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«Ces marais de l’Akanyaru et de l’Akagera, […] hantés par une foule de fantômes qui montent sur les collines pour tourmenter les vivants.» Jean Hatzfeld continue de scruter les conséquences du génocide rwandais. Il a rencontré, cette fois, les enfants des victimes et des bourreaux. Dans la belle langue qu’il emprunte aux Rwandais, il raconte, sans juger, avec précision et empathie, ce qui s’est passé pour ces vivants marqués par l’horreur et la survie. (E.Sr.)

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 «La bienheureuse enfance n’a pas voulu d’eux»


3. «L’Oragé», de Douna Loup

«L’Oragé» de Douna Loup (Mercure de France) se boit comme un jus de mangue. On goûte à ce voyage auquel elle nous convie à Madagascar, dans les années 1920, au cœur d’Antananarivo. L’Oragé suit l’éclosion, la sortie de l’adolescence, d’un homme et d’une femme, Rabe et Esther, dans la rutilance de leur jeunesse, deux poètes de l’île rouge, tous deux bien réels et célébrés là-­bas. Cet hymne à la liberté est écrit dans une langue qui met le lecteur en état d’écoute de ses propres aspirations à créer, à aimer. (L.K.)

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4. «Un Amour impossible», de Christine Angot

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Un Amour impossible est un roman tendu, combatif. Engagé même. Il décrit l’amour profond qui lie une mère à sa fille, alors que toutes les deux sont violemment attaquées par le père. Après avoir rejeté la mère, celui-ci viole sa fille et détruit, pour longtemps, la relation entre les deux femmes. Nul pathos, nul misérabilisme, nulle posture victimaire chez Christine Angot, dont l’écriture est, au contraire, habitée par un sentiment de résistance, communicatif. (E.Sr.)

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5. «La Veuve à l’enfant», de Daniel Maggetti

Cela commence par des bruits de sabots. Comme les trois coups au théâtre. Anna Maria ramasse des châtaignes sur le chemin muletier quand elle entend venir des cavaliers. Qui peut bien venir jusqu’ici, au bout des Centovalli au Tessin? Qui va bouleverser la vie de cette veuve âgée et de son mystérieux petit-­fils? Daniel Maggetti signe ici une «novella» d’orfèvre: à la petitesse du village, à l’étroitesse des vies répond l’ampleur des phrases qui déplient les émotions tues de deux êtres que tout sépare. (L.K.)

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6. «Atlas nègre», de Bruno Pellegrino

Roman d’éducation, Atlas nègre cartographie les intermittences du cœur d’un jeune homme en recherche de sens et d’amour. Une quête qui le mène à Madagascar dans l’espoir vite déçu de sauver le monde, puis jusqu’au Japon, pour tenter de réparer son couple. Dans ce premier récit, l’auteur suisse Bruno Pellegrino dessine avec finesse le désarroi de son voyageur, entre exotisme et modernité, réseaux sociaux et sentiments éternels, dans une écriture contemporaine en parfaite adéquation avec le propos. (I.R.)

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en quête 
de lui-même


7. «Les Prépondérants», de Hédi Kaddour

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Une petite ville dans un protectorat du Maghreb, vers 1920. Une équipe de cinéma venue d’Hollywood vient brouiller l’ordre fixé, mais déjà chancelant, entre Français et indigènes. Autour de la figure d’un jeune Arabe brillant, Raouf, s’organise le tableau d’une époque qui va vers le chaos – en Afrique du Nord comme en Europe, et même aux Etats-Unis. Un superbe roman d’éducation, un roman-monde complexe, d’une écriture précise et élégante. (I.R.)

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8. «Marges», de Jean Prod’hom

Ce sont de grandes promenades mises en petits tableaux: Jean Prod’hom tient la chronique des jours sur son blog Lesmarges.net et draine 15 000 visiteurs chaque mois. Regardant le monde depuis les sentiers du Jorat où il vit, depuis la banalité des jours, fastes ou immobiles, il capte au vol un peu de l’épaisseur du temps. Il le dit, il écrit sur ce qu’il aime, uniquement. Ces déambulations sont des quêtes de lumière. Marges réunit près de 70 de ses chroniques. (L.K.)

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9. «Un cheval entre dans un bar», de David Grossman

Sur la scène d’un petit théâtre d’Israël, un humoriste débite ses blagues à grand renfort de pitreries. Subjugué, son public se tord de rire jusqu’à ce que la présence dans la salle d’un de ses anciens amis fasse resurgir en lui de terribles blessures, des plaies incurables remontant à leur passé commun… Un roman superbement orchestré où la bouffonnerie ne tarde pas à virer à la tragédie la plus poignante, sous la plume d’un des maîtres des lettres israéliennes. (A.C.)

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10. «L’Intérêt de l’enfant», de Ian McEwan

Si Fiona Maye est une épouse frustrée, elle est par contre une irréprochable magistrate qui n’hésitera pas à se rendre dans un hôpital londonien afin de convaincre un jeune leucémique d’être transfusé, une thérapie qu’il refuse parce que sa religion l’interdit – il est Témoin de Jéhovah… Un huis clos de plus en plus tendu, où la question du droit et celle de la foi s’affrontent de plein fouet. Et où les affaires du cœur finiront par se mêler aux affaires judiciaires, jusqu’au vertige. (A.C.)

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L'air du temps littéraire

Une profession, raconteur de vies

Des vies, des vies! Cela fait plusieurs années que le phénomène a cours, mais cette année, il a pris une visibilité inédite: les écrivains se passionnent pour les récits de vies, réelles ou imaginaires, célèbres ou anonymes. Rien que cet automne, un grand nombre de personnalités se sont retrouvées «mises en roman»: Mouammar Kadhafi, dans «La Dernière Nuit du raïs» de Yasmina Khadra; Roland Barthes dans «La Septième Fonction du langage» de Laurent Binet; Vladimir Poutine dans «Vladimir Vladimirovitch» de Bernard Chambaz. Victor Hugo, Franz Kafka, Liz Taylor comptaient aussi parmi les étoiles de cette rentrée littéraire, l’idée étant de capter la banalité des jours sous le masque de la célébrité.

Le cinéma hollywoodien a ses biopics («biographical pictures»), la littérature a maintenant ses biofictions. Autre tendance dans la grande famille des romans biographiques: sortir de l’oubli des personnalités qui ont connu leur heure de gloire. Ainsi Maurice Jaubert, compositeur de musiques de films aimé de François Truffaut, que Maryline Desbiolles restitue dans «Le Beau Temps». La Genevoise Douna Loup fait le portrait de deux poètes malgaches, Jean-Joseph Rabearivelo et Esther Razanadrasoa dans «L’Oragé». Là encore, l’émotion surgit du rappel des joies de toute existence, de ses soleils, avant de sombrer dans la gueule du temps. Un large pan des romans de vies s’intéresse aux anonymes. «Chaque vie, même la plus petite, est intéressante», rappelle Isabelle Monin, auteure des Gens dans l’enveloppe, construit à partir de photos d’inconnus achetées sur Internet.

Alexandre Gefen s’est spécialisé dans l’étude de ces récits. Dans «Inventer une vie», il avance des explications. Le rétrécissement du religieux et des idéologies, l’effacement des cadres normatifs attiserait l’envie de distinguer des vies pour s’en nourrir. Et avancer des réponses à la question troublante: qu’est-ce qu’une vie? Autre piste: dans une société de plus en plus compétitive, les romanciers, sans qu’ils aient besoin de se donner le mot, auraient à cœur de rappeler, livre après livre: «Attention fragile, ici on parle d’êtres humains.» La littérature est un lieu de résistance. (L.K.)


Photos: Reuters, AFP, Keystone

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