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L'air du temps en musiques actuelles: L'année de tous les records

Alors qu’on la dit agonisante, l’industrie du disque a vu plusieurs records tomber ces douze derniers mois. Album culte publié par Michael Jackson en 1982, Thriller est devenu le premier enregistrement à passer aux Etats-Unis la barre des 30 millions de copies vendues. Au niveau mondial, on avance le chiffre de 100 millions, même s’il est difficile à vérifier. Dans le même temps, le vinyle poursuit son retour en force: toujours aux Etats-Unis, cela faisait depuis 1989 qu’il ne s’en était pas écoulé autant, soit probablement entre 15 et 20 millions d’unités.

Et depuis maintenant un mois, une Anglaise bat d’autres records les uns après les autres. Elle s’appelle Adele, vous l’aurez reconnue, et son troisième album, 25, s’arrache. A l’heure actuelle, ses ventes doivent même avoir dépassé les 10 millions d’exemplaires, tant physiques que numériques – car on ne peut le nier, malgré un nouvel âge d’or du vinyle, la musique s’est dématérialisée. Dès lors, à l’heure du téléchargement pas toujours légal, les ventes colossales dont peuvent se targuer Adele et sa maison de disques, la structure indépendante XL Recordings, forcent le respect et font rêver les professionnels. Tentons une explication: si 25 est disponible sur les plateformes de téléchargement payantes, iTunes en tête, il n’est par contre pas proposé à l’écoute sur les sites de streaming de type Spotify.

Pour écouter ce disque qui a suscité une vive attente ces deux dernières années, il n’existe qu’une solution, à savoir l’acheter, que ce soit sous forme de fichiers digitaux ou dans l’une des différentes éditions physiques proposées – le vinyle, encore lui, étant le plus intéressant en termes de marge pour les artistes. En rendant impossible une écoute immédiate, Adele et son label ont provoqué l’acte d’achat. Si 25 était disponible sur Spotify et autres, il se serait à n’en pas douter (un peu) moins vendu. Voilà donc une parade à l’érosion du marché du disque: privilégier le disque, justement. Un modèle certes d’une affligeante banalité, et qui ne peut fonctionner qu’avec des artistes du calibre d’Adele. Mais grâce aux bénéfices engrangés, XL Recordings peut dans le même temps continuer de soutenir des artistes moins rentables, comme Jamie xx ou Ratatat, et on ne peut que s’en réjouir. S. G.


1. Benjamin Clementine, «At Least For Now»

Ce n’est presque rien. Un piano, une voix. On ne parlera même pas de son physique d’Othello libellule. L’impression que Benjamin Clementine reprend au deuxième couplet des chansons qu’il n’a jamais commencées, un flux qui ne s’interrompt jamais. On a beaucoup parlé de Nina Simone à propos de cette voix en laine de verre, cette scansion théâtrale. Benjamin est surtout tout à fait insolite. Son histoire: la banlieue de Londres, des parents ghanéens, le métro parisien à 19 ans, les pieds nus, la reconnaissance mondiale en un album et la fuite éperdue, depuis, de peur de trahir une once de cette intégrité qui lui donne des yeux mélancoliques. Benjamin ne correspond ni à son époque, ni à son terroir. Le petit lit des violons grand siècle, le ballet courtois d’un vagabond en long manteau. On ne sait s’il restera longtemps avec nous, s’il enregistrera beaucoup. En un disque, il a imprimé sa grâce. A. R.


 

2. Sufjan Stevens, «Carrie & Lowell»

L’absence d’une mère dépressive comme substance d’une troublante mélancolie folk, où la tendresse le dispute à la violence, la douceur à l’âpreté. Le prolifique Américain est revenu en état de grâce en début d’année avec ce dépouillé Carrie & Lowell qui conjugue la noirceur des états d’âme avec une luminosité musicale inouïe. Les oxymores de ce songwriting somptueux affleurent dans une suite de chansons en forme de chaos murmurés. O. H.


 

3. Charlie Haden & Gonzalo Rubalcaba, «Tokyo Adagio»

Dépouillement. Le mot est galvaudé, brandi qu’il est par tant de bricoleurs en mal d’inspiration. Ici, il est le fruit, mûr, d’une pratique, pour ne pas dire d’une ascèse: longue dans le cas de Charlie Haden, dont la contrebasse intègre traverse les décennies, plus courte pour Gonzalo Rubalcaba, pianiste très et parfois trop brillant qui voit dans le jazz un ring où l’uppercut du plus fort (techniquement) est toujours le meilleur (artistiquement). Leur conversation, qui s’interdit toute fanfaronnade, est une bombe à retardement qui dépose dans les oreilles de leurs fans les germes d’une rêverie infiniment féconde. M. B.


4. Chris Potter Underground Orchestra, «Imaginary Cities»

En faire l’album de la maturité est méprisant pour tant d’autres réussites de Chris Potter. Mais la tentation est là: on n’enregistre pas Imaginary Cities sans avoir ruminé des pans et des pans de l’histoire du jazz. Le saxophoniste trouve ici le point d’équilibre acéré entre l’écrit et l’instantané, le grand format (les dix membres de l’Underground Orchestra) et le modèle réduit de son quartette régulier, point d’équilibre sur lequel il surfe durant la bonne heure de bonheur de cette suite sans scories. M. B.


 

5. Songhoy Blues, «Music in Exile»

Quatre jeunes dans le vent des sables. Le Mali a tant donné sur le plan musical, cette année encore, avec Toumani Diabaté et son fils, Bassekou Kouyaté, Salif Keïta en tournée, qu’on a peine à imaginer dans quel traquenard politique, sous quelle chape sécuritaire le pays se débat. Songhoy Blues a débarqué sans qu’on s’y attende. Des rockeurs de Gao, étudiants à Bamako, qui se retrouvent en exil intérieur, ne pouvant même plus retourner dans leur Nord assiégé, décident de sortir les guitares électriques. Ce n’est pas l’Afrique des griots, des bibliothèques qui brûlent. Mais quatre piles électriques, les Beatles du Sahara. A. R.


 

6. Matthew E. White, «Fresh Blood»

Il est grand, très grand, barbu, et il porte les cheveux longs. Au premier abord, on le prend, à choix, pour un gourou post-hippie ou un geek vivant dans une chambre-grotte avec pour seule lumière l’écran de son ordinateur. Mais non, Matthew E. White est un immense chanteur pop-soul, qui a en commun avec Antony Hegarty une dégaine improbable et une voix d’ange. Sur son second album, le natif de Virginia Beach – la ville de Pharrell «Happy» Williams, décidément féconde en musiciens hors norme – propose une musique lumineuse sublimée par un groove insidieux auquel il est impossible de résister. La musique s’est trouvé un ambassadeur de taille. S. G.


 

7. Courtney Barnett, «Sometimes I Sit and Think, and Sometimes I Just Sit»

Sans conteste l’album rock le plus décontracté de l’année. Une ode à la paresse en guise de titre pour un répertoire pourtant plein d’allégresse et de fougue. Entre garage rock et power pop, fracas et mélodie, sixties et nineties, l’entrée en lice de l’Australienne Courtney Barnett sonne comme un bain de jouvence. Sa voix délurée ou nonchalante qui épouse les virages de ses chansons déglinguées fait merveille. O. H.


 

8. Ibeyi, «Ibeyi»

Elles sont jumelles, elles portent le nom du dieu yoruba siamois sur lequel leur père a frappé ses meilleurs rythmes. Miguel Anga Diaz est mort trop tôt, l’un des percussionnistes cubains les plus décisifs de sa génération. Ses petites au nom fleuri (Lisa-Kaindé et Naomi) poursuivent le chemin. Elles cherchent sur trois continents au moins la faconde d’un peuple (yoruba du Nigeria, pour dire vite) qui a essaimé par la traite esclavagiste. Leur premier album est un chef-d’œuvre d’économie. La world music de la fin des ghettos, électronique et naïve comme il faut. Des tambourineuses du temps présent. A. R.


 

9. Bertrand Belin, «Cap Waller»

En près de douze ans, Bertrand Belin est passé maître dans l’art de générer l’évasion, l’échappée belle atmosphérique. La chanson de traverse constitue sa prouesse. Au fil de Cap Waller, Belin poursuit sa quête d’épures textuelles et sonores. Son art pointilliste du micro-détail mallarméen se pare ici de rythmiques plus pop et funky par moments. Pour un cinquième album où priment spleen, dérive et fuite du temps. O. H.


 

10. Beach House, «Depression Cherry» & «Thank Your Lucky Stars»

Ce n’est pas un, mais deux albums que le groupe basé à Baltimore, dans le Maryland, a sortis cette année. Emmené par Alex Scally et la chanteuse française Victoria Legrand, qui n’est autre que la nièce du compositeur dont on a tant aimé les partitions pour le cinéaste Jacques Demy, Beach House résume à lui seul la notion de «dream pop». Mélodies cotonneuses, voix cristalline, arrangements atmosphériques: le duo se pose en digne héritier des Cocteau Twins, sa musique est belle, tout simplement. S. G.