Rétrospective

L'année 2015 des séries TV: nos coups de cœur

Le chroniqueur des séries TV du «Temps» avance 10 œuvres marquantes, et analyse la tendance forte du moment

1. Narcos, de Chris Brancato

A elle seule, Narcos, lancée par Netflix en août, résume les qualités mises en avant cette année de seéries TV. Un sujet historique délicat et passionnant, un traitement classique, posé, sans frénésie ni mitraillages intempestifs. Le feuilleton conte l’ascension crapuleuse de Pablo Escobar, dépeignant en fiction, mais avec justesse, l’explosion de la cocaïne dans les années 1980, des laboratoires camouflés dans les forêts tropicales jusqu’aux narines avides des plages de Floride ou de Californie. Portée par la brillante interprétation de Wagner Moura, en osmose avec son tueur de personnage, tournée en Colombie, la série passe des premiers trafics de marchandises, si anodins, à cette exportation délirante de poudre, aux prétentions croissantes du protagoniste phare. Dû au Canadien Chris Brancato avec les scénaristes Carlo Bernard et Doug Miro, le feuilleton connaîtra une deuxième saison.

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2. The Leftovers, de Tom Perrotta et Damon Lindelof

Une seconde, et 2% de l’humanité disparaissent. C’est le curieux point de départ du roman de Tom Perrotta, lequel adapte son livre avec le scénariste Damon Lindelof (Lost). Démarrant trois ans après les faits, dans une petite ville, la série dépeint la déchirure d’une Amérique rongée par ses antagonismes, et comme droguée à ces divisions. Cette année, décalant encore un peu le curseur temporel tout en revenant sur cette béance constante, la deuxième saison a confirmé la radicale intelligence de ce feuilleton unique.

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3. Occupied, de Jo Nesbø, Karianne Lund et Erik Skjoldbjærg

La série n’a peut-être pas eu le retentissement sulfureux qu’on aurait imaginé, mais cela n’enlève rien à son brio. Certes, des voix russes ont protesté contre le postulat imaginé par l’auteur de polars norvégiens Jo Nesbø: dans un futur fort proche, le nouveau premier ministre de Norvège, écologiste ultra, décrète la fin de l’exploitation des champs pétroliers. Emoi de l’UE et de la Russie. Celle-ci va jusqu’à envahir le pays. Là réside le scandale potentiel, mais les auteurs ont préféré mettre l’accent sur la situation d’occupation. Au final, une fiction originale.

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4. Le Bureau des légendes, d’Eric Rochant

Une série d’espionnage française, et sérieuse: sans empiler les préjugés, admettons que le pari avait de quoi inquiéter. Créée par Eric Rochant, Le Bureau des légendes a convaincu, par son application à traiter le sujet et sa galerie d’acteurs solides emmenés par Mathieu Kassovitz et Jean-Pierre Darroussin. L’affaire commence par le retour de «Malotru» (Kassovitz) au pays après des missions sous couvertures, sous «légendes». Retour difficile. En même temps, un agent est arrêté ivre, lui qui est musulman pratiquant, à Alger. Pour le secourir, il faut d’abord s’assurer qu’il ne joue pas à double... Un suspense brillant.

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5. Happy Valley, de Sally Wainwright

Happy Valley offre peut-être le plus beau personnage féminin de l’année. Incarné de manière touchante par Sarah Lancashire, Catherine Cawood est inspectrice dans une petite ville de vallée britannique, marquée au sang par le suicide de sa ville. Celui qu’elle tient pour responsable du drame sort de prison, tandis qu’un enlèvement se fomente dans la cité. La série de Sally Wainwright part d’une intrigue à la Fargo (le film, on pense au kidnapping qui tourne mal) pour mieux mettre en scène le destin de Catherine, dans un drame à haute densité. La fin du quatrième épisode, sur six, est le moment le plus tendu de cette année séries.


6. 1992, d’Alessandro Fabbri, Ludovica Rampoldi et Stefano Sardo

Parquet de Milan, au commencement d’une décennie. Pour être précis, le 17 février 1992. Une première arrestation vise un responsable du Parti socialiste italien. C’est le début de l’opération «Mains propres». Fièrement présentée au Festival de Berlin, une première pour une série, la création d’Alessandro Fabbri, Ludovica Rampoldi et Stefano Sardo souffre de quelques distractions, mais elle raconte brillamment ces années durant lesquelles un système de corruption généralisée a vacillé, favorisant l’émergence de la Lega Nord, avec un certain Silvio Berlusconi assurant ne pas vouloir se lancer en politique… Une superbe découverte de fin d'année, qui sort ces jours en DVD.


7. Le Croque-mort, d’Hartmut Block

Deux séries suisses dans un tel classement, il y aurait de quoi suspecter une poussée nationaliste, ou un radotage marketing comparable à celui des bouchers helvétiques. Pourtant, cette année fut riche au pays, avec l’ovni Station Horizon et ce croque-mort investigateur, première occasion depuis longtemps de voir une fiction alémanique de ce côté de la Sarine. Mike Müller convainc en homme des défunts et ancien flic. Le créateur Hartmut Block, lui, réussit à rendre l’Argovie aussi pertinente dans le crime que la campagne britannique de Barnaby.

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8. Les Témoins, d’Hervé Hadmar et Marc Herpoux

Sur la côte normande, des tombes sont profanées. Des corps se retrouvent posés dans des maisons-témoins d’agences immobilières, formant de sinistres familles éphémères. Avec presque toute la distribution, Thierry Lhermitte et Marie Dompnier font montre d’une justesse totale dans ce polar classique, ténébreux, sans cesse au bord des falaises. S’il fallait une preuve du renouveau français, la voici, dans une orientation consolidée par un triomphe sur France 2. Le feuilleton d’Hervé Hadmar et Marc Herpoux a sans conteste fait avancer le genre dans l’Hexagone.

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9. Station Horizon, de Pierre-Andrian Irlé et Romain Graf

Des vrombissements de Sons of Anarchy dans la plaine du Rhône: c’était le drôle de projet de Station Horizon, le pari de la RTS en début d’année. Le feuilleton a suivi les faits et gestes d’une communauté regroupée autour d’une station d’essence à l’ancienne, enseigne en V et avant-toit incurvé. Sortie de prison, guerre de clans, rivalités amoureuses et égocentrisme immobilier animent les jours de ces gens de cuir et de pneus. Un cadre original conçu par le tandem d’auteurs-réalisateurs Pierre-Adrian Irlé et Romain Graf, qui ont écrit avec Léo Maillard. Des gens à suivre, sur leur route.

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10. Wayward Pines, de Chad Hodge

Une ville dont on ne peut pas sortir: ce fut Under the Dome, mais aussi Wayward Pines. Inspirée des romans de Blake Crouch, c’est une autre piste de science-fiction, plus pessimiste dans son essence. Le protagoniste se retrouve à l’hôpital de Wayward Pines après un accident, il est rejoint par sa famille. Ils se retrouvent enfermés dans cette communauté brutale, où parler du passé est interdit, où les identités semblent factices. Serrait-on dans un certain futur? Voilà une proposition de SF convaincante.


L'air du temps 2015 des séries

Des fictions qui relisent le passé avec subtilité

Une fin sublime. Cette année 2015 s’est achevée avec l’ultime épisode de Downton Abbey, diffusé à Noël. Pendant six saisons, la saga de Julian Fellowes a raconté le basculement de la Grande-Bretagne, depuis les années 1910, dans une certaine modernité. Extinction d’un monde, contée avec générosité.

Cette manière de reprendre le passé, de le réenvisager, en essayant de gagner en pertinence et en originalité dans le point de vue, a particulièrement imprégné le monde des séries cette année. Les commanditaires affichent leurs ambitions – ainsi Canal + avec Versailles –, ou leur conviction, selon laquelle le sujet épineux par excellence fournit matière à un drame de qualité, comme dans 1992 en Italie, ou Deutschland 83 pour rappeler la séparation allemande. Même l’humour peut fonctionner pour rire de décennies absurdes d’un certain point de vue, à l’instar d’Au service de la France.

Empoigner l’Histoire, c’est aussi une forme d’audace, et les créateurs comme les chaînes n’en manquent pas. Certains s’appuient sur des recettes connues – Disparue, sur France 2, qui a voulu mélanger des inspirations anglaises et scandinaves –, ou labourent leur champ avec patience, ainsi du troisième chapitre de House of Cards vu cette année. Mais il y a du pari dans ces cas-là aussi, de même que dans le retour, réussi, des Revenants sur Canal +.

L’exercice du bilan annuel est difficile dans le cas des séries, récurrentes par nature. Il faudrait citer les retours qui confirment les premiers éloges – True Detective, Rectify –, signaler la constante qualité de Game of Thrones, ou déplorer les pauvres fins, celle de Mad Men.

Mais plus qu’auparavant, cette année a prouvé la valeur de l’innovation. On en obtient la preuve, a contrario, en considérant les échecs majeurs de l’année. Cette ridicule Peplum, quand M6 rêve de refaire le génial Kaamelott, ou cette balourde The Strain, quand Guillermo del Toro a voulu faire de l’ultra science-fiction en série. Jouer des codes des genres avec subtilité, la marque de la cuvée 2015.

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