Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
«F(l)ammes», de Mehid Madani, a été créé à la Comédie de Genève en novembre 2017.
© François-Louis Athénas

Rétrospective

L’année 2017 en spectacles: l’engouement pour le théâtre du réel

Ils ne sont jamais montés sur scène et créent l’émeute avec leurs récits de vie saisissants. L’année théâtrale qui vient de s’écouler a donné une large place aux vrais gens

La tendance scène 2017? L’engouement pour les vrais gens, stars d’un soir qui n’avaient jamais joué avant et sidèrent l’audience par la fraîcheur de leurs propos et leur forte présence. Cette année, des jeunes filles des cités françaises ont parlé identité dans F(l)ammes, à la Comédie de Genève et ce fut l’émeute. Plus tôt, des danseurs amateurs invités par Jérôme Bel ont pris le plateau d’assaut dans Gala, à Vidy-Lausanne, et la salle a pris feu. Sans oublier la fameuse nettoyeuse de 55 ans, Corinne Dadat, qui a laissé le public la Bâtie Festival de Genève baba.

Chaque fois, un franc-parler – ou un franc-danser – au-delà des codes et des délits d’initiés. Chaque fois un lien fort à la rue qui donne un coup de fouet à une discipline, la scène, en constante quête de légitimité.

Lire aussi: L’empire du réel sur les scènes de théâtre

C’est bien ou pas? C’est en tout cas matière à débat. On ne peut pas nier que les jeunes filles d’origine maghrébine et africaine recrutées par Ahmed Madani et dirigées dans un face-à-face poignant avec la salle aient marqué. Comment ne pas succomber à cette pluralité de points de vue sur l’égalité et la liberté? Comment rester impassible devant ce flot d’énergie mutine et de passion engagée? C’est très volontiers et avec une larme à l’œil qu’on a ovationné F(l)ammes et salué ce travail documentaire, salutaire en ces périodes d’islamophobie larvée.

Préparer sa mort

Dans le même esprit et depuis plusieurs années, le Soleurois Stefan Kaegi fait du théâtre des gens lorsqu’il place sous les projecteurs des mordus de maquettes de train, des muezzins à la retraite ou, plus récemment, des quidams préparant leur sortie de vie. Le spectateur est saisi par l’intensité de ces tranches de réel, dans lesquelles il a parfois même l’occasion d’entrer – les chambres mortuaires de Nachlass.

Saisissement, également, devant la cash attitude de Corinne Dadat, la nettoyeuse gouailleuse de la Bâtie 2017 qui, sous la direction astucieuse de Mohamed El Khatib, exhibe son ancrage populaire de manière décomplexée. Belle manière de jouer sur les codes et les attendus sociaux.

Lire aussi: La fin des comédiens?

Et les comédiens alors?

Mais l’engouement laisse aussi un peu perplexe. Car le théâtre est un métier et lorsque Mohamed El Khatib dit tranquillement qu’il ne travaille plus avec des comédiens professionnels, car ils sont trop prévisibles et préfabriqués, on a des frissons… Pas de panique! D’une part, parce que ces spectacles restent une exception dans l’océan des productions. D’autre part, parce qu’ils procurent un tel plaisir en matière de fraîcheur et de récit qu’on peut les apprécier pour ce qu’ils sont: de belles tranches de vie.


Palmarès 2017

F(l)ammes, par Ahmed Madani, Comédie de Genève.

Chirine Boussaha, Dana Fiaque, Yasmina Ghemzi et leurs camarades n’avaient jamais dansé ni joué sur scène. Ces Françaises aux racines mêlées se racontent superbement grâce à l’auteur et metteur en scène Ahmed Madani. Un acte de foi dans le pouvoir de la parole.

Lire ici la critique: L’amour du combat au féminin à la Comédie de Genève

Tous des Oiseaux, de et par Wajdi Mouawad, Théâtre de la Colline, Paris.

Une histoire d’amour entre un jeune scientifique juif allemand et une historienne américaine qui découvre ses racines arabes. L’auteur et metteur en scène Wajdi Mouawad met à nu le poids des origines dans nos conduites. Servie par des acteurs exceptionnels – dont la Suissesse Souheila Yacoub –, jouée en arabe, en hébreu, en anglais et en allemand, cette fresque politico-intime bouleverse. Le spectacle est annoncé en Suisse romande la saison prochaine.

Retrouvez ici la critique: Souheila Yacoub, l’envol d’un oiseau de feu

Bovary, libre adaptation de Tiago Rodrigues, Forum Meyrin.

Comment le metteur en scène portugais entrelace avec une incroyable aisance et pertinence le roman phare de Flaubert et le procès que l’auteur a essuyé à sa publication.

Lire ici la critique: A Meyrin, Tiago Rodrigues libère Madame Bovary

Mesure pour mesure, de Shakespeare, par Karim Bel Kacem, Vidy-Lausanne.

Le théâtre en chambres ou en boîtes du metteur en scène romand traduit parfaitement le procès que Shakespeare fait d’une vision étroite de la justice.

Retrouvez ici la critique: A Vidy, Karim Bel Kacem trouve la juste mesure de Shakespeare

La dernière bande, de Samuel Beckett, par Dan Jemmett, avec Omar Porras, TKM, Lausanne.

Formidable hommage à la scène et à la force du théâtre quoiqu’il arrive par un Omar Porras au sommet de son art de comédien.

Lire aussi: Jacques Weber: «Le privilège de l’acteur, c’est d’être un sauvage»

Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand, par Jean Liermier, Théâtre de Carouge.

Après Jacques Weber et sa superbe blessée, Gérard Depardieu et sa puissance mélancolique, c’est au tour de l’acteur suisse Gilles Privat d’être Cyrano de Bergerac. Il prête au héros d’Edmond Rostand son immense talent de burlesque lunaire, guidé par le metteur en scène Jean Liermier dans une grande nuit chavirante.

Lire ici la critique: Gilles Privat, merveilleux lunaire en Cyrano

Ça ira, de et par Joël Pommerat, Comédie de Genève et Forum Meyrin au BFM.

Le tournant de 1789 ressuscité par Joël Pommerat et ses acteurs. Dans la salle, on est cerné par un roi lessivé, des ministres qui jouent les sauveurs de la dernière heure et des sans-culottes animés par le feu de l’idéal. Incendiaire.

Retrouvez ici la critique: La France révolutionnaire au théâtre, le prodige de Joël Pommerat

Carte blanche à Brigitte Rosset, Théâtre du Crève-Cœur, Genève.

La Genevoise n’a pas son pareil pour camper une foule de personnages et leur donner tellement de singularité et de vérité qu’elle peut même se permettre le luxe de les dézinguer en scène.

Retrouvez ici la critique: Brigitte Rosset, l'autre, c'est elle

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

Un soir à la rédaction du Temps. La salle de réunion est transformée en labo photo géant éclairé de rouge. Au milieu de la pièce, l'artiste Yann Marussich, rendu photosensible. Sur son corps nu se développent des titres du «Temps». 60 spectateurs assistent à l'expérience qui dure 45 minutes.

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

n/a
© Arnaud Mathier/Le Temps