Rétrospective

L’année 2018 en spectacles: loi des séries et coups de cœur

Les journalistes du «Temps» vous proposent leur classement des dix meilleurs spectacles de l’année écoulée

Pas encore une tendance. Mais une fièvre d’agora, une façon d’être du XIXe siècle, ce moment où le feuilleton fait la fortune des canards, et du XXIe, cette ère qui voit les séries vous clouer au divan. En 2018, le théâtre s’est mis au feuilleton, mais oui, à la mode de Balzac et de Netflix, sur un mode fracassant au Festival d’Avignon. Pendant trois semaines, l’auteur David Bobée a détricoté la loi des genres dans Mesdames, messieurs et le reste du monde. Sous le soleil, il proposait chaque jour à midi un nouvel aspect de la question, devant des foules compactes. Il  n’est pas le seul à miser sur cette scansion.

En 2019, au Théâtre du Grütli, les Genevois Vincent Coppey et Jean-Louis Johannides reprendront au bond la balle de l’actualité, déclinée en série dans Le Cogitoscope. Robert Cantarella vient de tester cette forme avec L’Homme sans qualité, de Robert Musil, débité en trois épisodes à la Comédie de Genève. Le feuilleton serait-il la Tesla du théâtre? Psitt… Pas si vite. Mais il a des vertus: une brièveté de format, un sens de l’économie, un suspens propre au genre. Il est surtout adapté à un public de plus en plus pressé de palpiter en tribu.


Nos rétrospectives culturelles de l'année 2018:


«La reprise. Histoire(s) du théâtre», de Milo Rau

Au Théâtre de Vidy, on est resté coi. Cinq secondes peut-être au terme de la reconstitution d’un crime odieux, le meurtre d’Ihsane Jarfi, jeune Belge gay et d’origine arabe. Le choc ne tient pas seulement à l’intensité des acteurs, professionnels et amateurs. Mais aussi à l’intelligence redoutable du metteur en scène et cinéaste suisse Milo Rau. Pour beaucoup, le spectacle de l’année, pour certains celui d’une vie. A. Df.

A lire: «Le théâtre doit changer le réel»


«VR_I», de Gilles Jobin

Sur vos yeux de spectateur, de grosses lunettes. Dans votre dos, un ordinateur. Sur vos mains et vos pieds, des capteurs. Le chorégraphe suisse Gilles Jobin immerge ses visiteurs dans un paysage fantastique où règnent des colosses hauts comme des gratte-ciel. Autour de vous filent des danseurs plus furtifs que l’anguille. Cette pièce en apesanteur conquiert la planète. A. Df.

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«Les idoles», de Christophe Honoré

Hervé Guibert, Bernard-Marie Koltès, Cyril Collard, Jean-Luc Lagarce ou encore Michel Foucault. Autant d’étoiles dans notre ciel et dans celui de Christophe Honoré, que le cinéaste et metteur en scène a ressuscitées à Vidy-Lausanne avec un mélange de fièvre et de gaieté. Le sida a frappé, mais la foi dans un art partageur et joueur est restée. M.-P. G.

A lire:  «Le sida a fauché mes idoles et j’étais inconsolable»


«La cantatrice chauve», par Cyril Kaiser

Le hit de Ionesco façon muppets à l’Alchimic, à Genève. Cyril Kaiser ajoute aux dialogues absurdes la présence de marionnettes kitsch à souhait. Chacune compose l’un des deux conjoints petits-bourgeois et ce subterfuge augmente encore le vide abyssal qui les noie. Burlesque et joyeux. M.-P. G.

A lire:  «Des «muppets» allument Ionesco»


«Romances inciertos, un autre Orlando», de François Chaignaud

Le danseur François Chaignaud magnétise les salles en Gitane déchirée par un fiancé volage. L’artiste passe ainsi d’une âme à l’autre sur des musiques populaires et sacrées du XVIe siècle espagnol. Ces diableries ont marqué le dernier Festival d’Avignon et le Théâtre de Vidy il y a quelques jours. A. Df.

A lire: «Archange des scènes»


«Le chœur des femmes», de Michele Millner

Sur la base de témoignages, Michele Millner tisse un spectacle choral racontant le lien sacré qui unit mère et fille. A la Parfumerie, dix-huit comédiennes d’origines variées disent, dansent et chantent avec un talent renversant cette affaire vieille comme l’humanité. Le spectacle, flamboyant, sait aussi chuchoter. M.-P. G.

A lire:  «La Parfumerie flamboie de mères en filles»


«Happy Island», de La Ribot

L’empire des sens selon La Ribot. Une fête des corps et du désir sans frontière ni a priori au Grütli. Réalisée avec Dançando com a Diferença, troupe de danse inclusive basée à Madère, cette saturnale chorégraphique transforme le handicap en odyssée poétique. M.-P. G.

A lire: «L’empire des sens selon La Ribot»


«What if They Went to Moscow?», de Christiane Jatahy

La double vie prodigieuse des Trois sœurs d’Anton Tchekhov. La cinéaste et metteuse en scène brésilienne Christiane Jatahy récrit ce huis clos familial à fleur de peau. On le vit une fois à la Comédie de Genève, puis le même soir au Cinérama Empire. De très près ou de très loin, les trois comédiennes vous happent. A. Df.

A lire: «Anton Tchekhov, une folle double vie brésilienne à Genève»


«Funérailles d’hiver», de Michael Delaunay

Une cavalcade effrénée, de la plage de Tel-Aviv aux sommets de l’Himalaya, signée Hanokh Levin et réputée inmontable. A la tête de sa compagnie du Rideau de Bruxelles et de celle, neuchâteloise, du Passage, le metteur en scène Michael Delaunay a trouvé la solution: jouer la partition à la façon d’un cabaret. La réussite est totale et la soirée mémorable. M.-P. G.


«Speechless Voices», de Cindy Van Acker

Au festival de danse Steps, Cindy Van Acker salue la mémoire de son ami musicien Mika Vainio. La chorégraphe genevoise entraîne six danseurs admirables dans une odyssée intérieure, scandée par les turbulences électroniques de Vainio. Dans les plis de l’ombre, La Passion selon saint Matthieu de Bach. Beau comme un ciel d’éclipse. A. Df.

A lire:  «Le requiem solaire de Cindy Van Acker»

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