Bien sûr, il y a Superman, l’ancêtre, mais il n’est pas humain. Spider-Man est trop adolescent. Et les autres, Hulk, instable, Captain America, psychorigide, les X-Men, plus ou moins caractériels, tous trop bigarrés, trop phénoménaux… Et puis il y a Batman. Le plus sombre d’entre tous, le plus dépressif, le seul justicier masqué à ne jouir d’aucun pouvoir surnaturel. Batman est le plus grand, le plus fascinant, le plus bankable de tous les justiciers que l’Amérique a inventés.

Créé en 1939 par Bob Kane, Batman a résisté à tous les traitements. A la version pop des 60’s, à la relecture de Tim Burton, mi-gothique, mi-farces et attrapes, du début des années 90. En 2005, la franchise redémarre sous la direction de Christopher Nolan, un jeune cinéaste anglais remarqué pour Memento. Il œuvre au noir et touche le gros lot: Batman begins rapporte 370 millions de dollars. Ce n’est rien par rapport au milliard de dollars de recettes enregistré par The Dark Knight en 2008.

Ces triomphes ont pour conséquences de permettre à Christopher Nolan d’entrer dans le club très fermé des réalisateurs qui, comme Spielberg, Cameron ou Peter Jackson, détiennent le final cut. De lancer la mode des reboots: Hulk, Spider-Man, James Bond, La Planète des singes, innombrables sont les mythes populaires qui repartent de zéro. De prouver qu’une œuvre sombre et adulte peut être très lucrative.

Nourri d’influences multiples (Sergio Leone, Murnau, Orson Welles, Fritz Lang, Hitchcock), Nolan n’a pas centré sa trilogie sur Batman, mais sur Bruce Wayne, le milliardaire neurasthénique qui enfile la combinaison de l’homme chauve-souris pour exorciser un trauma enfantin (ses parents assassinés) en luttant contre la criminalité. L’être humain sous le masque est plus intéressant que la silhouette de comics. Ce parti pris n’empêche pas les scènes d’action, un exercice dans lequel le réalisateur excelle d’autant plus qu’il préfère les effets spéciaux à l’ancienne plutôt que numériques. Invité sur le tournage de The Dark ­Knight Rises, le journaliste d’Empire n’en revient pas de compter 11 000 figurants dans un stade de Pittsburgh ébranlé par les explosions. Du jamais vu depuis Ben-Hur!

D’une complexité psychologique inhabituelle, reflétant le monde contemporain, évoquant une catastrophe civique et la fragilité des institutions face au mal, le Batman de Nolan s’inscrit explicitement dans l’ère crépusculaire née du 11-Septembre. Sur l’affiche de The Dark ­Knight, le logo incandescent de Batman crevait un gratte-ciel. Le camion des pompiers était incendié… The Dark Knight Rises intègre la crise économique.

Au début de ce dernier volet, Bruce Wayne, terré dans son manoir, soigne ses blessures. Il va devoir remettre son casque à oreilles quand une psychopathe menace Gotham. La force d’attraction de Batman est proportionnelle à la dangerosité de ses ennemis. Après le Joker, incarné de façon hallucinée par le regretté Heath Ledger, le Caped Crusader affronte Selina Kyle, alias Catwoman (Anne Hathaway), et Bane (Tom Hardy), terroriste psychopathe au visage dissimulé derrière un masque à la Darth Vador.

Les hypothèses sur l’identité des adversaires du Chevalier sombre ont participé à une campagne de marketing viral virtuose. Le film sort aujourd’hui aux Etats-Unis. The Hollywood Reporter estime que «ce grand final hisse la trilogie Batman au sommet des adaptations de comics au cinéma». Variety évoque «une légende qui questionne ­encore et toujours le besoin d’héroïsme dans un monde perdu». Empire salue «une épitaphe appropriée pour le héros que Gotham mérite»…

Nolan n’a pas centré sa trilogie sur Batman, mais sur son alter ego Bruce Wayne