Lectures

Pierre Desproges ou l’anti-Dieudonné

Au panthéon des humoristes, il occupe une place de choix. Plus de vingt-cinq ans après sa mort, Pierre Desproges (1939-1988) continue à être cité en exemple pour sa capacité à avoir su rire de tout grâce à la qualité de son écriture et son art de la satire. Pour honorer le style de «cet humoriste véritablement littéraire», qui racontait «passer des heures dans les dictionnaires», les maîtres de conférences Florence Mercier-Leca (Université Paris-Sorbonne) et Anne-Marie Paillet (Ecole normale supérieure), spécialistes de la stylistique, publient le fruit de la journée d’études qui fut consacrée, le 7 juin 2013, aux «Aspects de l’humour desprogien».

Ce n’est pas tous les jours qu’un comique a les honneurs de la faculté. L’intéressé aurait certainement rétorqué: «Etonnant, non?» Mais force est de constater que le procureur du «Tribunal des flagrants délires», le chroniqueur de «La minute nécessaire de Monsieur Cyclopède» et l’auteur du Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des bien nantis (Seuil, 1997), maniait avec brio le second degré et l’autodérision. L’ouvrage «Je suis un artiste dégagé», Pierre Desproges: l’humour, le style, l’humanisme regroupe les contributions d’une dizaine d’universitaires français et belges qui se sont «amusés», avec grand sérieux, à explorer les ressorts de cet «intellectuel de l’humour».

A l’opposé d’un Dieudonné, «les marques de littérarité éloignent Pierre Desproges du vulgaire, de l’éructation, de tout ce qui est assimilable à une expression échappant au contrôle, sous le coup de la haine ou de la bêtise», soulignent les auteurs. C’est ainsi que l’humoriste a pu pousser la provocation et ne s’est interdit aucun sujet.

Desproges se définissait comme un «écriveur». Les universitaires admiratifs de sa prose lui reconnaissent un don de «grammairien», de «puriste». Au-delà de l’analyse linguistique, l’ouvrage aborde la portée politique de ses textes. Pour Arnaud Mercier, professeur en sciences de l’information à l’Université de Lorraine, Desproges a été, à tort, classé politiquement à droite.

Pamphlétaire

«Sa posture politique était plutôt celle d’un pessimisme face à la démocratie et aux partis, qui l’amenait à un égal rejet du jeu politicien de droite comme de gauche.» Certaines de ses saillies résonnent encore avec l’actualité du XXIe siècle: «Au lieu de vous emmerder à lire tout Sartre, achetez Minute : pour dix balles vous aurez La Nausée et Les Mains sales. «Apolitique, laïque, abstentionniste», son humanisme «critique» et «corrosif», qui voisine, selon Anne-Marie Houdebine (Université Paris-Descartes), «avec La Rochefoucauld et Cioran», a poussé ce pamphlétaire à ironiser sur la condition humaine en attendant la mort.