Expositions

Dans l'antre d'Alberto Giacometti

C’est à la fois un espace d’exposition et un centre de recherche en histoire de l’art. L’Institut Giacometti, lieu plein de charme, a ouvert ses portes fin juin à Paris, dans le quartier de Montparnasse

Créé par la Fondation Alberto et Annette Giacometti, l’institut est abrité dans un bel hôtel particulier classé, de style Art nouveau, sis, 5, rue Victor-Schoelcher, dans le XIVe arrondissement de Paris. C’est là, au rez-de-chaussée de l’immeuble, dans une pièce toute blanche, qu’a été reconstituée à l’identique sa «tanière», l’atelier où Alberto Giacometti a poursuivi, pendant quarante ans et sans répit, «son travail de Sisyphe», selon les mots de Michel Leiris.

L’artiste aurait-il apprécié le nouvel écrin où a été transféré son atelier? Rien n’est moins sûr. La réussite et le succès matériel venus, l’artiste, entièrement tendu vers un seul but, sa création, avait choisi de rester œuvrer, jusqu’à sa disparition en 1966, dans cette misérable pièce de 23 m², poussiéreuse, jonchée de plâtre et de copeaux, située 1 kilomètre plus au sud, rue Hippolyte-Maindron, toujours dans le XIVe arrondissement.

Comme une coquille

Assis sur les marches d’un gradin, le visiteur découvre, derrière une vitre, un capharnaüm de toiles, de têtes et de statues en plâtre, dont un buste en terre crue du photographe Eli Lotar datant de 1965 et des portraits de Diego Giacometti. On trouve dans cet espace spartiate, qui représente pour l’artiste sa coquille, son «autre moi», un lit en fer, recouvert d’un sommier et d’un matelas, des palettes, une multitude de pinceaux, des paires de lunettes et des mégots de cigarettes. «La plupart de ces œuvres n’ont jamais été montrées au public. Les dessins qui figuraient sur les murs de son atelier, et qui contenaient des notes précieuses sur son processus de création, ont été déposés, marouflés sur toile et remis en place», explique Serena Bucalo-Mussely, attachée de conservation de la Fondation Giacometti.

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La mission de l’Institut Giacometti? Ouvrir au public les collections que conserve la Fondation Alberto et Annette Giacometti, le plus riche fonds au monde dédié à l’artiste né à Borgonovo, dans les Grisons (350 sculptures, 90 peintures, plus de 2000 dessins…), en organisant des expositions temporaires. Il s’agit aussi de renouveler le regard porté sur l’artiste grâce à des recherches en histoire de l’art, et à un travail de pédagogie.

Un Miró comme financement

Les lieux, accessibles uniquement sur réservation, ne pourront accueillir que 40 personnes simultanément. «C’est de l’élitisme pour tous. Nous ne voulons pas que les gens attendent. Notre but n’est pas d’en recevoir beaucoup mais de bien les recevoir», explique Catherine Grenier. «Un lieu monographique comme l’institut permet une relation différente aux visiteurs, quelque chose d’émotionnel», ajoute-t-elle.

La présidente de l’Institut Giacometti et directrice de la fondation du même nom était à la recherche d’un lieu «doté d’un esprit» et qui soit situé à Montparnasse. L’hôtel particulier qu’a occupé, durant l’entre-deux-guerres, l’artiste décorateur Paul Follot (1877-1941), qui y avait installé son atelier et un show-room, correspondait parfaitement à ces exigences. Inoccupé depuis 1945, il était à vendre. L’achat du bâtiment et le financement des travaux de rénovation et d’aménagement du lieu, pour un coût total de 4,5 millions d’euros, ont été couverts par la vente, en juin 2015, d’un tableau de Miró – donné à Giacometti par le peintre catalan –, qui s’est vendu 8,8 millions d’euros.

Vitraux et bibliothèque

L’architecte en chef des Monuments historiques, Pierre-Antoine Galtier, s’est appliqué à préserver et à restaurer les décors, tandis que le réaménagement de l’espace et la scénographie ont été confiés à l’architecte Laurent Grasso.

Le parcours d’un peu moins de 300 m² est constitué d’une suite de pièces élégantes ornées de vitraux. Celles-ci débouchent, en point d’orgue, sur une lumineuse grande salle sous verrière (l’ancien atelier de Paul Follot), qui abrite, sur une mezzanine, la bibliothèque de Giacometti.

Pour gagner, depuis le rez-de-chaussée, les salles d’exposition, le visiteur emprunte un couloir puis un escalier labyrinthique, abritant dans des niches, derrière des vitres, des dessins et des sculptures de l’artiste. A mi-étage, sur sa droite, il découvre le cabinet d’arts graphiques, une petite pièce dans laquelle seront montrés, mois après mois, quelques-uns des 5000 dessins, lithographies et carnets personnels de l’artiste que possède la fondation.

La blessure secrète de tout être

«Il n’est pas à la beauté d’autre origine que la blessure, singulière, différente pour chacun, cachée ou visible, que tout homme garde en soi […]. L’art de Giacometti me semble vouloir découvrir cette blessure secrète de tout être et même de toute chose, afin qu’elle les illumine», a écrit Jean Genet dans un très beau texte, L’atelier d’Alberto Giacometti (L’Arbalète/Gallimard, 1997 puis 2007).

L’exposition d’ouverture de l’institut (jusqu’au 16 septembre) s’intéresse au regard porté par Jean Genet sur cet atelier mythique. On y découvre notamment, sous la verrière du lieu, une demi-douzaine de plâtres peints, les Femmes de Venise, des sculptures figurant des prostituées rencontrées dans des bordels, qui étaient apparues à Genet comme des divinités. A noter aussi un très beau portrait du poète, peint à la manière d’un scribe égyptien, en 1954-1955 par Alberto, une série de dessins figurant des vues de l’atelier et des lettres échangées par les deux hommes en 1954 et 1955. Dans son essai, Genet évoquait le hiératisme des figures de Giacometti, leur aspect «fragile, rongé renvoyant à la putréfaction des corps», qu’il rapprochait des sculptures du dieu égyptien Osiris dont témoigne notamment une petite figurine en bronze de 1961.

L’institut présentera trois à quatre expositions par an. Après L’atelier de Giacometti vu par Genet suivra, au mois d’octobre, une exposition conçue par Annette Messager, à partir de quelques œuvres anciennes et d’autres plus récentes, présentant des parentés avec l’œuvre de Giacometti, un même tropisme pour les thèmes du corps, de l’identité et de la mort.


Institut Giacometti, 5, rue Victor-Schoelcher, Paris XIVe, www.institut-giacometti.fr


«La fondation a beaucoup contribué au rayonnement de l’œuvre d’Alberto Giacometti»

Quatre questions à Catherine Grenier, directrice de la Fondation Alberto et Annette Giacometti et présidente de l’Institut Giacometti.

Le Temps: Quel bilan dresseriez-vous des quinze années d’existence de la Fondation Giacometti?

Catherine Grenier: La fondation a beaucoup contribué, par son programme d’expositions, à la diffusion et au rayonnement de l’œuvre d’Alberto Giacometti. Ce, dans les pays européens et aux Etats-Unis mais aussi dans les pays où il était, jusque-là, mal connu, en Asie, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Des expositions ont été organisées, avec notre appui, à Istanbul, Rabat, Doha et Shanghai notamment. La fondation en a profité pour montrer des œuvres qui avaient été très rarement vues par le passé, comme son extraordinaire collection de plâtres et sa très belle collection de dessins, qui ont contribué à changer le regard sur Giacometti.

Vous souhaitez aussi, en vous appuyant sur les travaux de l’Institut Giacometti, proposer une autre approche de l’histoire de l’art…

Nous voudrions, en effet, contribuer à renouveler le regard porté sur Alberto Giacometti mais aussi sur son époque grâce à des expositions mais aussi à des programmes de recherche sur l’art moderne. Nous souhaitons encourager les jeunes chercheurs, souvent plus férus d’art contemporain, à travailler aussi sur l’art moderne.

Qu’est-ce qui vous distingue de la fondation suisse, l’Alberto Giacometti-Stiftung?

Ce sont deux fondations très différentes, mais qui ont des collections très complémentaires. L’entité parisienne a été créée par la veuve d’Alberto Giacometti, qui a hérité de presque toutes les œuvres conservées par l’artiste et de celles qui figuraient dans son atelier lors de sa disparition. Annette Giacometti a tout donné – ses œuvres et ses archives – à la fondation. Nous disposons ainsi du copyright et du droit moral qui étaient les siens. Nous sommes une fondation héritière des biens de l’artiste, alors que la fondation suisse est née, en 1965, d’une initiative prise par Ernst Beyeler. Le marchand d’art a proposé à de grands collectionneurs suisses de racheter une exceptionnelle collection américaine, forte de près de 60 œuvres de Giacometti, qui s’apprêtait à être mise en vente. Ils se sont regroupés pour l’acquérir et ont ensuite créé une fondation pour la gérer, qui s’est établie au Kunsthaus de Zurich. L’Alberto Giacometti-Stiftung possède aussi des dépôts à Berne, Bâle et Winterthour.

Quels liens entretenez-vous avec cette fondation suisse?

Nous nous rencontrons régulièrement et menons des projets communs. L’an dernier, nous avons décerné, ensemble, une bourse visant à faire transcrire la correspondance d’Alberto Giacometti avec sa famille. En outre, le comité d’authentification, placé sous l’égide de la fondation parisienne, comprend également, en son sein, un membre de l’Alberto Giacometti-Stiftung. Notre comité est parvenu à assainir le marché de l’art d’Alberto Giacometti en en excluant systématiquement les faux. Aucun collectionneur sérieux n’achèterait, aujourd’hui, une œuvre de Giacometti sans obtenir, au préalable, un certificat d’authentification produit par notre comité.

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