cinéma

L’apocalypse selon Lars von Trier

Selon son auteur, «Melancholia» est «un film magnifique sur la fin du monde». Le Danois dépressif n’a pas tort. Il nous rendrait même le goût du cinéma

Justine (Kirsten Dunst, éblouissante) ouvre les yeux juste pour comprendre qu’elle ne s’éveillera pas: le cauchemar est bien réel. Des oiseaux morts tombent du ciel. Elle semble minuscule dans ce décor à la Marienbad dominé par un cadran solaire titanesque, déréglé. Dans sa robe de mariée, elle se noie comme Ophélie. Elle tente de s’arracher aux «écheveaux gris et laineux» qui l’enserrent. Avec sa sœur Claire (Charlotte Gainsbourg) et son neveu Leo, elle pose dans la lumière spectrale d’une lune double. Claire traverse une pelouse et ses pas font des trous profonds dans le gazon mou. Un cheval noir s’effondre sous l’aurore boréale.

Enflammé par le Tristan et Iseult de Wagner, le prologue montre une série d’images angoissantes et splendides, mystérieuses comme les lames d’un tarot apocryphe – l’Impératrice, la Papesse, la Lune, la Maison-Dieu… Ces arcanes accrochent un bémol somptueux à Melancholia, le plus nihiliste, le plus sombre et aussi le plus exaltant des films de Lars von Trier.

Le premier acte raconte le mariage de Justine. Une fête luxueuse, irréprochablement organisée dans un manoir princier. Mais l’ordonnance parfaite de la soirée se délite. Le rituel des noces catalyse le chaos, révèle les péchés d’orgueil et d’avarice des commensaux. Le père boit, la mère lance l’anathème, le beau-frère (Kiefer Sutherland) compte ses sous, le fiancé perd ses illusions et la mariée sombre.

Parce que, sous la gaze virginale, derrière le visage plein et la blondeur sélénite, le venin de la mélancolie ronge Justine. Elle essaye de faire bonne figure. «Je souris, je souris, je souris», répète-t-elle à sa sœur. Rien n’y fait. Tante Brise-Acier, comme la surnomme son neveu, se brise. La fiancée saturnienne reconduit les comportements antisociaux des Idiots, le plus radical des films de Lars von Trier. Elle fugue, pisse sur la pelouse, le nez levé vers la constellation du Scorpion. Elle fait de son mariage un suicide affectif, social et professionnel. Elle s’adonne pleinement à la volupté du malheur.

Caméra portée, aux aguets, se riant des faux raccords, Lars von Trier traque au plus près la vérité des comédiens et ajoute un chapitre magistral au «Famille je te hais» proféré par Thomas Vinterberg dans Festen.

Au fond du parc, les convives lancent dans la nuit de petites montgolfières. Ces samares lumineuses montent à la rencontre des galaxies épouvantables, cœurs ardents, bras de pieuvres, visages de fantômes, qui toisent les humains du haut de leur éternité. Un astre s’est décroché de la voûte céleste et vole vers la Terre. C’est la planète Melancholia, dont l’ombre grandissante épouvante Claire, au centre du second acte.

Claire accueille chez elle sa sœur. Justine s’est effondrée sur elle-même. Astre occlus, catatonique, la jeune femme a des membres de plomb et un goût de cendres dans la bouche. Elle voit des choses que les autres ne voient pas. Elle assène des vérités comme «la vie n’existe que sur Terre, et plus pour longtemps». L’avènement de l’inéluctable la rassérène. Justine aide Claire à surmonter la terreur de l’anéantissement. Quand la nuit tombe, c’est l’aveugle qui guide le voyant vers la sortie.

Lars von Trier ne met pas en scène la fin du monde selon le modèle hollywoodien (Armageddon, Sudden Impact), révisé 11-9, mais à la manière de Tarkovski dans Sacrifice ou des frères Larrieu dans Les Derniers Jours du Monde. En évoquant un détraquement généralisé, une altération subtile de la réalité, un empoisonnement des âmes. Melancholia est un film de science-fiction, c’est aussi une allégorie dans laquelle la planète tueuse surgie des espaces extérieurs est une émanation de l’espace du dedans.

Pour conjurer l’apocalypse, restent les jeux d’enfants. Il y a l’anneau en fil de fer imaginé par Leo, qui permet de calculer le diamètre de Melancholia et déterminer si elle se rapproche ou s’éloigne. Il y a la «caverne de tante Brise-Acier», un tipi de branches mortes, rempart dérisoire et sublime contre le cataclysme. Lorsque l’écran vire au noir, le spectateur reste interdit, sidéré par la charge esthétique, empli de terreur mystique, émerveillé d’avoir vu la grandeur du ­cinéma.

«Nous, les mélancoliques», dit Lars von Trier, qui a éprouvé les affres de la dépression avant de la mettre en images. Au Festival de Cannes, il aurait pu remporter la Palme d’or. Mais, à l’instar de Justine, il s’est sabordé, a succombé à la jouissance de l’autodestruction en balançant quelques âneries sur Hitler. Il a été puni, banni du festival. Et la Palme d’or est allée à l’autre grand film métaphysique en compétition, The Tree of Life de Terrence Malick, qui célèbre le fiat lux tandis que Melancholia proclame l’extinction de toute vie. On est libre de préférer le romantisme de l’effroi de l’un à l’évangélisme de l’autre.

VVVV Melancholia, de Lars von Trier (Danemark/Suède/France/Allemagne, 2011), avec Kirsten Dunst, Charlotte Gainsbourg, Kiefer Sutherland, Charlotte Rampling, John Hurt, Stellan Skarsgård, Alexander Skarsgård, Udo Kier, Brady Corbett, Cameron Spurr, Jesper Christensen. 2h16.

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