La science-fiction est un virus, sans doute venu du cosmos, que contractent certains enfants, les garçons surtout. Les symptômes se caractérisent par une furieuse envie d’extraterrestres, de paysages insolites et grandioses, d’astronefs filant à travers l’éther. De nos jours, c’est une affection bénigne qui se guérit par homéopathie, dans le cinéma le plus proche, à la télévision et dans la vie quotidienne.

Il y a cinquante ans, c’était une autre paire de manches. Les gosses atteints n’avaient guère que Jules Verne pour étancher leur soif d’ailleurs. Les grands classiques américains n’étaient pas traduits. Il fallait se rabattre sur la collection Anticipation du Fleuve Noir, des bouquins vendus en kiosque, ou sur Le Journal de Mickey, qui publiait des épisodes de Guy l’Eclair. Plus improbable, on trouvait dans Nouvelle Revue de Lausanne un strip quotidien de Pilote Tempête, une bande dessinée néerlandaise. Le papier était poreux, le trait charbonneux, la morale martiale, mais la crête caoutchouteuse des Martiens, le crâne ovoïde du Dr. Drago et les nauguishs, ces pieuvres barbues coiffées d’une sorte d’anémone de mer, suffisaient à embraser l’imaginaire des aspirants aux dimensions conjecturales.

Au sein de ce paysage désolé, découvrir dans Pilote la première aventure de Valérian (Les Mauvais Rêves) a été une épiphanie. Galaxity! Ses gratte-ciel, ses immeubles ovoïdes à superstructures satellitaires! Puis, La Cité des eaux mouvantes, ces vues apocalyptiques de New York dévasté par un ouragan, des décennies avant Godzilla, ID 4, Le Jour d’après, 2012… Enfin, L’Empire des mille planètes a proposé un voyage inouï sur Syrte-la-Magnifique. L’orage de glace suivi d’une floraison spontanée de spores, puis de l’attaque d’un marcyam, poisson serpentiforme géant, a transporté les jeunes lecteurs de 1969. Ils n’en sont jamais revenus.

Valérian nous a montré à quoi l’ailleurs pouvait ressembler. Il a comblé nos aspirations aux virées interstellaires et à la xénobiologie fantaisiste. Et plus encore, car les dessins visionnaires de Mézières s’appuyaient sur les scénarios réformistes de Christin. Alors que Camille et Sandra, les fiancées respectives de MM. L’Eclair et Tempête, étaient des potiches, Valérian avait pour partenaire Laureline, une jeune femme sexy, débrouille, râleuse, insoumise… Vivante! Née des tumultes de mai 1968, la bande se distinguait par son idéologie. Elle raillait l’impérialisme technocratique de Galaxity, tournait en dérision les tentations totalitaires et patriarcales, saluait l’autodétermination des peuples, parlait pour la première fois d’écologie.

Luc Besson faisait partie de ces kids épris d’évasion qui grandissaient avec Valérian. Devenu grand, mais pas adulte, le nabab paie avec La Cité des mille planètes son tribut aux récits qui, une décennie avant Star Wars, ont guéri les orphelins des astres, leur ont enseigné que la conquête spatiale ne tire pas sa grandeur de l’asservissement des aliens, mais du dialogue intercivilisationnel. Le message reste d’actualité.


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