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L’appel de Max Frisch à la liberté de pensée

L’écrivain suisse interroge les sentiments de perte d’identité

En 1965, la première initiative contre la surpopulation étrangère est lancée. Max Frisch y réagit dans une intervention restée célèbre: «Un petit peuple souverain se sent en danger: on avait appelé des bras et voici qu’arrivent des hommes.» A coups de phrases brèves, factuelles, où son ironie fait merveille, il démonte par l’absurde les arguments de la droite conservatrice. Dans ces années-là, la Suisse a besoin de travailleurs qui arrivent très nombreux du sud de l’Europe.

Deux textes toujours d'actualité

En 1966, Frisch revient sur le sentiment de perte d’identité. Ces deux textes restent d’une actualité frappante. Ils sont repris dans Le Public comme partenaire, un recueil inédit en français qui regroupe des discours, des hommages, des polémiques dans la presse. Ainsi, à l’occasion de la Fête nationale, en 1957, il s’interroge sur le sentiment patriotique.

La Suisse se surestime, dit-il, et elle a peur. Nous sommes libres, c’est ce que nous fêtons en ce 1er Août, ajoute-t-il, mais faites usage de cette liberté, de pensée et d’expression, «parce qu’elle appartient aux choses qui rouillent très vite et irrémédiablement lorsqu’on ne s’en sert pas». A plusieurs reprises, il stigmatise notre dédain ignorant des autres pays – Etats-Unis, Allemagne, Italie – et appelle à plus de modestie.

«Salisseur de nid»

Max Frisch est déjà un auteur célèbre, que les milieux conservateurs suisses considèrent comme un «salisseur de nid», ce qui l’amènera à quitter le pays à plusieurs reprises. Il sait qu’il a un rôle à jouer dans l’opinion, pourtant cette responsabilité lui pèse: «Il faut soudain avoir quelque chose à dire parce qu’on est un écrivain.» Un rôle de maître à penser qu’on lui a reproché par la suite, et qu’il assume quand il le croit nécessaire. Ce dramaturge célèbre, ami de Brecht, s’interroge sur le rôle politique du théâtre.

Ecrire «pour supporter le monde»

Dans le texte intitulé Le Public comme partenaire (1958), c’est le dialogue qui s’installe inévitablement avec le lecteur qui est au centre de sa réflexion, le besoin et le désir ambigus de communiquer tout en restant à l’écart. Pourquoi écrit-il vraiment? «Pour supporter le monde, pour tenir bon face à soi-même, pour rester en vie», et parce qu’écrire «lui réussit mieux que vivre».

En 1958, il reçoit le Prix Büchner: son discours de réception est un bel hommage aux émigrants que la Suisse a hébergés, Lénine, Musil, Brecht, et avant eux, le jeune Büchner, dont il cite cet art poétique: «Le sentiment de la vie dans ce qui a été créé l’emporte sur la beauté ou la laideur et forme l’unique critère en matière d’art.»


Max Frisch, «Le Public comme partenaire», trad. de l'allemand par Antonin Wiser, Editions d’En bas, 144 p.

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