En 1895, quand Pablo Picasso découvre à Madrid les tableaux du musée du Prado, il n'a pas encore 14 ans. Il possède déjà une technique de peintre accompli. Il a suivi les cours d'un père qu'il éblouit et qui abandonnera une œuvre médiocre pour se consacrer entièrement à la formation de son fils. La visite au Prado laissera des traces indélébiles. L'année suivante, Picasso fait son propre portrait en gentilhomme du temps de Vélasquez et celui de sa tante dans un style qui rappelle les meilleurs Goya. Encore adolescent, il a absorbé la peinture des Maîtres espagnols et maîtrisé leur manière. Installé à Paris dès 1900, il continue d'absorber. Au Louvre, les mêmes, d'autres Maîtres anciens. Dans les galeries et les Salons, la peinture de la fin du XIXe siècle et celle de ses contemporains.

On a beaucoup dit que Picasso était un cannibale, un pillard; ceux qui ne l'aiment pas affirment que c'est un plagiaire, un voleur de trouvailles. Jusqu'en 1905-1906, l'exposition du Grand Palais en témoigne, il ressemble plutôt à une éponge. Les choses qu'il a vues reviennent, remontent dans sa propre peinture sans que sa volonté soit en cause, alors qu'elle le sera plus tard, notamment dans les séries de variations des années 1950-1960. Le Meneur de cheval nu (1905-1906) n'est pas une copie du Saint Martin d'El Greco. L'Enterrement de Casagemas, peint durant la même période, qui emprunte au Greco la construction verticale, la multiplication des scènes juxtaposées et la teinte, non plus. C'est que le jeune Picasso, il a 25 ans quand il peint le Meneur, voit le monde en peinture, il ne voit qu'à travers la peinture, parce qu'il a grandi ainsi, dans la peinture, avec ses signes, ses articulations, ses schémas... Comme n'importe quel enfant qui aurait grandi dans un milieu et avec une éducation entièrement tournés vers ce langage. C'est le sien, ou ses autres langages en dérivent, y compris la parole et l'amour.

Tout passe à travers ce filtre. L'influence traverse Picasso avec naturel, avec excès. Il en souffre. Il est dans l'embarras du choix. Il est saturé autant qu'il est perméable. Il tente de devenir lui-même tout en étant pris par l'autre, une sorte de trouble de l'identité dont il a conscience et dont il va bientôt sortir au prix d'un effort stupéfiant, malgré un style déjà reconnaissable et malgré ses premiers succès.