Beaux-arts

L'appropriation culturelle divise les milieux artistiques

Depuis deux ans, des controverses sur l’appropriation culturelle, concept universitaire popularisé sur les réseaux sociaux, se multiplient outre-Atlantique. Elles touchent désormais le monde de l’art

Pour un éditorialiste d’Amérique du Nord, le plus court chemin vers le licenciement consiste ces temps-ci à écrire sur l’appropriation culturelle. Hal Niedzviecki, rédacteur en chef de la revue Write (éditée par l’association nationale canadienne des écrivains professionnels), en a fait l’amère expérience au printemps, lorsqu’il a été contraint de démissionner après avoir publié, dans un numéro consacré aux auteurs autochtones, un court texte d’opinion intitulé «Winning the appropriation prize».

Il y expliquait ne pas croire en l’appropriation culturelle en littérature, et encourageait les auteurs à inventer des personnages ou des situations qui ne coïncident pas avec leur propre expérience, notamment raciale. Le texte a déclenché une large polémique. Niedzviecki s’est excusé, et nombre de ceux qui l’ont soutenu publiquement ont été contraints de faire machine arrière.

En août, c’est Bari Weiss, une éditorialiste du New York Times qui n’est pas réputée pour la modération de ses prises de position, qui s’est trouvée sous le feu des critiques après la publication d’une défense farouche de l’appropriation culturelle, sur fond d’analyse de l’industrie de la musique. Les emprunts de toutes sortes ont fait la grandeur et le succès de l’Amérique, expliquait-elle, avant de renvoyer brutalement dos à dos la politique des identités promue par la gauche et le suprématisme blanc.

Terme explosif

Que désigne exactement ce terme? Pour le philosophe James O. Young, auteur en 2007 de Cultural Appropriation and the Arts, il y a appropriation culturelle quand «les membres d’une culture (que l’on appellera les outsiders) s’approprient ou font usage d’éléments produits par un ou des membres d’une autre culture (les insiders)». Il faudrait compléter cette définition en ajoutant que les appropriations sont le fait d’un groupe dominant et qu’elles sont associées au concept de «micro-agression», une forme ordinaire et ambiguë de dévaluation des minorités, voire de racisme.

Le terme ne désigne donc pas un simple emprunt culturel: lié au développement des études post-coloniales dans le monde académique américain des années 1980, il est profondément ancré dans l’histoire de l’oppression des minorités. Partant, il est parfaitement explosif, entraînant systématiquement avec lui des questionnements sur les formes culturelles de la domination raciale et économique, et des accusations de néocolonialisme.

Twerk et Reine des neiges

Ce qui peut apparaître à première vue comme une énième polémique médiatique stérile, amplifiée par les réseaux sociaux (Weiss étant parfaitement consciente des réactions qu’elle allait déclencher), est ainsi symptomatique d’un débat qui fait rage outre-Atlantique, où il divise le monde de la culture et touche de nombreuses figures de la culture populaire, parfois jusqu’à l’absurde.

En vrac: en 2013, la chanteuse Miley Cyrus est sévèrement critiquée pour avoir dansé un twerk en direct à la télévision américaine – le twerk appartient à la culture hip-hop de La Nouvelle-Orléans, Cyrus est blanche. En 2016, Marc Jacobs est attaqué pour avoir fait défiler des mannequins blancs avec des dreadlocks arc-en-ciel (les dreadlocks sont des attributs identitaires afro-américains). En 2017, c’est la réalisatrice (blanche, là encore) Kathryn Bigelow qui est critiquée pour avoir réalisé un film sur les émeutes raciales qui ont ensanglanté Detroit en 1967. Les Rolling Stones ont dû justifier leur appropriation du blues noir américain au moment de la sortie de leur dernier album, Blue & Lonesome.

Et le dernier débat en date concerne la nature raciste des déguisements de Halloween: faire porter à une enfant un costume de la Reine des neiges ou de Vaiana, deux personnages de Disney, n’est-ce pas promouvoir l’idée d’une beauté forcément blanche ou, à l’inverse, s’approprier une figure importante de la culture orale polynésienne et donc lui manquer de respect? La circulation accrue des signes et des symboles en ligne ne fait qu’amplifier le problème, car le plus souvent ils y sont coupés, vidés de leur histoire.

Permission requise

Outre-Atlantique, ce débat est en train de gagner le monde de l’art. C’est d’autant plus étonnant que la notion d’appropriation y revêt un sens spécifique: l’appropriationnisme est un courant artistique historique. Dès les années 1960, Elaine Sturtevant produit des répliques d’œuvres existantes (de Warhol à Beuys en passant par Duchamp). Et à la fin des années 1970, les pratiques radicales d’emprunt se généralisent: elles consistent à rephotographier des images, à refaire des œuvres à l’identique ou à puiser allègrement dans le fonds culturel sans se soucier de la signification originelle des sources.

Sherrie Levine, Robert Longo ou Louise Lawler rejettent farouchement le principe d’authenticité et d’originalité, tandis que, en 1977, Richard Prince invite les artistes à pratiquer l’appropriation sans autorisation. Mais il semble que la donne ait changé: il faut désormais demander la permission. Et là encore, la liste des controverses ne cesse de s’allonger.

L’an passé, les œuvres de l’Américain Kelley Walker déclenchent l’ire des communautés noires de la ville de Saint Louis lors de son exposition Direct Drive. Son appropriation d’images d’émeutes raciales (pour la série Black Star Press, récemment visible au Mamco à Genève) ou de femmes noires en couverture de magazines est taxée de racisme. Les réponses d’abord maladroites de l’artiste et de l’institution à ces accusations conduisent d’ailleurs un mois plus tard à la démission du curateur.

Cercueil ouvert

Au printemps 2017, c’est la peinture Open Casket (2016) de Dana Schutz, présentée à la Biennale du Whitney Museum à New York, qui fait scandale. Elle reprend une célèbre image de presse, celle du cadavre d’Emmett Till, un adolescent afro-américain brutalement assassiné par des agresseurs blancs en 1955 dans une petite ville du Mississippi. Lors des funérailles, sa mère décide d’ouvrir le cercueil, afin que les sévices atroces subis par son fils soient visibles: les images du corps défiguré de l’adolescent provoquent de vastes mouvements d’indignation à travers tout le pays.

L’argumentaire de l’artiste, qui expliquait que, en tant que mère, elle se projetait dans la douleur de cette femme, n’a pourtant pas convaincu: appels au boycott, occupation du musée, protestations en tout genre se sont multipliés dès l’ouverture. L’artiste britannique Hannah Black a ainsi réclamé la destruction de l’œuvre, affirmant dans une lettre ouverte que «les artistes non noirs […] devaient, avant toute chose, cesser de traiter la douleur noire comme un matériau brut», avant de rappeler que «la liberté d’expression et la liberté créative des blancs ont été fondées sur la contrainte et ne sont pas des droits naturels».

Si le travail de Schutz n’a finalement pas été détruit, le Californien Sam Durant a, lui, accepté, fin mai, de démanteler Scaffold, une installation rappelant l’exécution par pendaison de trente-huit Indiens du Dakota en 1862 exposée au Walker Art Center de Minneapolis, après des protestations des communautés amérindiennes et une discussion collective cette fois-ci bien menée.

Universaliste

Le dernier scandale en date a touché Jimmie Durham, sculpteur et poète américain né en 1940 et installé en Europe depuis plus de vingt ans, à l’occasion de sa première rétrospective américaine, Jimmie Durham: at the Center of the World. Les protestations portent sur sa prétendue identité: on l’accuse de «fraude ethnique».

Clarifions le débat. Durham a toujours clamé être de descendance cherokee. Dans les années 1970, il milite pour la cause indigène au sein de l’American Indian Movement et ses premières œuvres s’inspirent largement de la culture cherokee. Mais il n’a jamais demandé sa nationalité cherokee, a toujours maintenu un flou sur son lieu de naissance et dès les années 1980, il délaisse l’activisme, prend ses distances avec la politique des quotas et l’idée d’un art folk, pour créer des œuvres à visée universaliste. Ses sculptures sont d’ailleurs construites par assemblage de matériaux intraçables aussi bien géographiquement qu’ethniquement.

En un sens, toute sa méthode sculpturale est portée par l’affirmation qu’on peut faire tenir ensemble des formes de différences, une utopie qu’il a synthétisée à travers ses recherches sur l’Eurasie. Il s’agit chez lui d’un véritable concept, une entité qui existe par-delà les catégories traditionnelles géographiques ou politiques. Il ne capitalise donc pas sur ses prétendues origines, son travail consistant au contraire à démonter le principe des classifications ethnico-culturelles. «Je veux bien qu’on me dise Cherokee, mais je ne suis pas un artiste cherokee ou un artiste indien, pas plus que Brancusi n’était un artiste roumain», rappelait-il il y a quelques mois au New York Times.

Sanglier de paillettes

Sa récente exposition au Migros Museum de Zurich, God’s Children, God’s Poems, s’inscrit dans cette même perspective de déconstruction, qu’il applique cette fois à l’opposition entre la nature et la culture. Il y a présenté un ensemble de sculptures animalières, réalisées à partir de crânes des plus grandes espèces animales d’Europe, assemblées à des matériaux d’origines diverses – naturelle, industrielle, artisanale.

Le loup se voit affublé d’un corps bleu en tubes et en tôle industrielle. Le crâne du sanglier est sprayé avec une laque pailletée qui évoque la peinture des autos tamponneuses. Chaque animal est de même constitué par un assemblage sculptural minutieux visant à restituer sa personnalité. Dans le catalogue, Durham écrit que ces corps sont «des sculptures plus que des représentations». Il faudrait ajouter qu’ils sont des cyborgs. Durham met en scène ce que sont les corps à l’âge de l’anthropocène: des fictions bricolées, et parfaitement inauthentiques.

Impasse identitaire

Comment les systèmes symboliques reproduisent-ils des formes d’oppression? Comment construire «des situations d’énonciation collective»? Ces débats vont-ils se généraliser en Europe, où la pensée post-coloniale s’est démocratisée plus récemment? Ils y sont pour l’heure beaucoup moins virulents. Aucune protestation n’a ainsi accompagné l’exposition des œuvres de Walker à Genève. Bien entendu, personne ne peut prétendre sérieusement qu’il est éthique de tirer profit d’une culture minoritaire avec laquelle on n’entretient aucun lien.

On se contente donc pour le moment de souligner qu’il s’agit de problèmes spécifiquement américains tout en espérant secrètement que la traque à l’appropriation ne se généralisera pas ici. Mais ce vœu pieux ne sera manifestement pas suffisant pour faire face à l’impasse identitaire dans laquelle l’art et la culture se trouvent actuellement.

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