L’appropriation, un acte de création

Phénomène Deux expositions s’interrogent sur le concept

A qui appartiennent les œuvres d’art? A celui qui signe? A celui qui achète? A celui qui reproduit? Autant de questions inhérentes à l’histoire de l’art, mais qui sont devenues essentielles depuis que, à la fin des années 1970, des artistes se sont revendiqués ou ont été étiquetés «appropriationnistes». Deux expositions s’attaquent aux notions de copie et de détournement.

Collaboration respectueuse

La Villa du Parc, à Annemasse, se concentre sur le mouvement appropriationniste contemporain. François Aubart y réunit des œuvres des précurseurs, comme Sturtevant, qui a féminisé Duchamp (1969), ou Sherrie Levine, qui certes questionnait aussi l’extrême masculinité de l’art, mais s’inscrivait avant tout dans une sorte de collaboration respectueuse avec Rodchenko quand elle inversait certaines de ses photographies (1987-1998). Brian Kennon, lui, s’en prend à Cindy Sherman qui campe toujours les personnages de ses portraits stéréotypés. Son livre d’artiste classe ces sortes d’autoportraits. Le titre est plus provocateur que le geste: The Cindy Shermans I’d Like to Fuck.

Le premier étage de la villa est investi par une installation de Joe Scanlan. L’artiste américain a écrit Le Classisme à partir de L’Orientalisme, d’Edward Saïd. Il déplace des mots, des bribes de texte, transforme, ajoute, faisant apparaître ses interventions selon un code couleur. Il utilise ainsi la pensée du théoricien sur l’orientalisme comme fabrique de l’Occident pour définir l’autoritarisme des «classistes» sur la culture populaire. Au mur comme en brochure, traduite en français pour l’occasion, la pièce de Joe Scanlan s’avère troublante, nous laissant flotter dans une nouvelle forme d’intertextualité.

L’exposition du Cabinet d’arts graphiques, à Genève, est le résultat d’un laboratoire mené avec des étudiants de la Haute Ecole d’art et de design de Genève autour des questions d’appropriation. L’œuvre de Liam Gillick présentée au centre du parcours résume à elle seule l’essentiel des thématiques soulevées.

L’artiste britannique a réalisé un livre d’artiste pour les éditions Three Star Books dont on peut voir au mur à peu près la moitié des doubles pages. Le projet semble condenser le temps. Il unit des matériaux traditionnels (papier de moulin, couverture en parchemin de chèvre) et industriels (boîte en plexiglas fluo), des gravures datant des débuts médiévaux des processus mécaniques de reproduction des images, et un texte tentant de définir le travail artistique aujourd’hui. Il utilise ainsi des images anciennes, des idées sans doute aussi, pour interroger le présent. Liam Gillick s’approprie mais encourage aussi à s’approprier.

D’un exemple à l’autre, du XVIIe au XXIe siècle, la copie est plus ou moins partageuse. L’artiste et le reproducteur sont plus ou moins liés. L’estampe reprenant une crucifixion d’Eustache le Sueur (1517-1655) a ainsi été commercialisée dans la deuxième moitié du XVIIe siècle en trois feuilles qu’il s’agissait de juxtaposer pour retrouver le corps martyrisé dans sa totalité. Gravée par Gérard Edelinck (1640-1707), l’estampe est ici divisée, chaque partie étant montrée dans un autre espace de l’exposition.

De Rembrandt à Vanessa Beecroft, du groupe Ecart à William Kentridge, les œuvres choisies peuvent aussi s’apprécier pour elles-mêmes, sans qu’on se soucie forcément d’appropriation.

L’Appropriationniste (contre et avec), Villa du Parc, Annemasse, jusqu’au 14 mars. www.villaduparc.org «Pardonnez-leur», Cabinet d’arts graphiques du Musée d’art et d’histoire, Genève, jusqu’au 14 juin. www.mah-geneve.ch