Iso Camartin, responsable des programmes culturels à la Télévision alémanique, Zurich

«J'observe d'un œil sympathique que Muschg revient à la forme romanesque dans son dernier livre. Il abandonne la polémique plus ou moins littéraire qu'il a pratiquée après la parution de son Parsifal, avec des textes comme Heimatland ou Wenn Auschwitz in der Schweiz liegt qui n'ont séduit ni la critique, ni ses collègues, ni le public. Ces livres exprimaient la réaction immédiate d'un intellectuel dans la tradition de Max Frisch, mais les temps ont changé, nous ne vivons plus à la même époque et on ne peut plus se cantonner dans le domaine idéologique, dans la controverse directe avec Blocher, par exemple. Je pense que des auteurs comme Urs Widmer, avec Top Dogs, ou Thomas Hürlimann, quand il questionne le passé de la Suisse dans ses pièces ou qu'il met en scène son Welttheater, font un commentaire plus pertinent de la situation politique avec des moyens proprement littéraires.

» Il est important que les écrivains ne restent pas muets, mais la polémique n'est pas forcément le bon moyen. Elle finit toujours dans une critique idéologique simpliste qui marque de façon caricaturale l'opposition de la gauche à la bourgeoisie de droite. La réalité est plus complexe, et il vaut mieux l'illustrer avec des moyens plus subtils et finalement poétiques. C'est plus intéressant que la confrontation directe. A mon avis, le dernier roman de Muschg, Sutters Glück, présente des aspects politiques, pas au sens immédiat de l'actualité répétitive, mais de manière plus profonde. Un peu comme l'ouvrage de Max Frisch, L'Homme apparaît au quaternaire: un homme âgé réfléchit sur son temps, sur le monde dans lequel nous vivons. Cette réflexion me paraît plus importante.»

Martin Dean, écrivain, Bâle

«Depuis ses débuts, Muschg a été un écrivain politique, dans ses romans et dans ses autres activités. Maintenant, on lui rend ce rôle de plus en plus difficile en Suisse alémanique. Voyez les réactions hostiles de la critique à son livre sur la Suisse: on l'a assassiné avec beaucoup de méchanceté. Il y a une contradiction: d'un côté, on réclame une prise de position des intellectuels et, d'un autre côté, on désavoue des gens comme Muschg. Il est le seul qui assume le rôle de protestation que jouaient Frisch ou Botho Strauss en Allemagne. A la génération suivante, la mienne, on est plus modeste mais la fonction existe toujours. Moi-même, je me manifeste régulièrement par des articles, des prises de position publiques. Je termine un livre d'entretiens sur le racisme en Suisse avec une romancière, Christine Schneider, qui est à moitié africaine [la famille de Martin Dean est d'origine indienne, installée à Trinidad, dans les Caraïbes puis en Suisse, ndlr].

» Ici à Bâle, nous vivons en «Blocherland» et les manifestations de xénophobie augmentent: qui protestera, sinon les intellectuels? Il me semble que la demande est toujours là, mais que le rôle est cassé. Quant à la jeune génération, celle de Peter Weber par exemple, la politique ne l'intéresse absolument pas, la seule chose qui la préoccupe, c'est l'importance des tirages. Je désapprouve le discours qui s'élève contre Muschg (ou contre des gens disparus comme Otto F. Walter ou Nicolas Meienberg); ils remplissent une fonction indispensable. Regardez Davos, faut-il vraiment laisser le monopole de la contestation à des mouvements comme Greenpeace? Où sont les intellectuels qui dénoncent la globalisation? Qui va décrire l'état de la Suisse, du monde? Faut-il abandonner le discours à la publicité? Je suis persuadé qu'une toute nouvelle génération va surgir et Muschg sera leur grand-père!»

Urs Richle, écrivain, Genève

«Dans la génération dont Adolf Muschg fait partie, «l'homme de lettres» était souvent aussi un homme (ou une femme) politique. Et souvent, comme dans le cas de Frisch par exemple, l'activité politique ne s'exprimait pas forcément dans les textes littéraires. Il s'agit de deux rôles différents. D'ailleurs, il me semble difficile d'influencer une votation avec un roman. Mais la source qui inspire les deux formes d'expression est enracinée dans quelque chose de commun: une certaine vision du monde. Un humaniste ou un xénophobe peut devenir politicien ou écrivain, ou les deux à la fois. Les moyens ne seront pas les mêmes, mais l'éthique sur laquelle il a fondé son identité imprègne les discours du politicien ou, dans le cas de l'écrivain, son œuvre. Si la «nouvelle» génération d'écrivains, dont je fais partie, ne joue plus le rôle du politicien, cela ne veut pas dire que nous sommes moins humanistes. En ce qui me concerne, l'humanité est au centre de toutes mes activités, la condition sine qua non pour l'écriture. Même si j'ai des opinions politiques, comme lecteur ou comme auteur, je cherche toujours quelque chose d'universel dans la littérature, quelque chose qui rend la vie humaine possible. A partir de là, les jeux des variantes sont infinis.»

Etienne Barilier, écrivain et traducteur, Lausanne

«Les intellectuels, au temps de Frisch et Dürrenmatt, interpellaient les pouvoirs. Leur parole était politique, au meilleur sens du terme: elle se déployait dans l'espace public et participait du débat collectif. Mais l'heure est désormais, paraît-il, à l'agonie du politique. Le pouvoir devient économique, technique, anonyme et mondial, et le citoyen actif a laissé place au consommateur désespéré. Mais si le politique meurt, les intellectuels ne sont-ils pas en train de périr avec lui? La parole publique ne se retrouve-t-elle pas sans emploi? Et, du même coup, la simple idée qu'il est bon de penser pour agir? On peut soutenir au contraire que les intellectuels ont toujours un rôle à jouer, et plus important peut-être aujourd'hui qu'hier: un Frisch, un Dürrenmatt montraient qu'une autre politique est possible. Un Adolf Muschg témoigne que la politique est nécessaire; que notre avenir n'est pas tout entier dans la main invisible et crochue de l'«économie globalisée». L'ennemi du fatalisme ambiant, c'est encore et toujours l'engagement de la pensée.»