Cinéma

L’Arabie saoudite se déride

Soumission saoudienne aux Oscars, «Barakah Meets Barakah» est une comédie satirique qui se moque des interdits du pays

Une comédie romantique saoudienne? C’est de cette apparente contradiction dans les termes que «Barakah Meets Barakah» tire son originalité, voire l’essentiel de son intérêt. Cinquième long-métrage seulement du pays (à en croire l’encyclopédie en ligne imdb.com) et le deuxième à sortir chez nous après le remarqué «Wadjda» de Haifaa al-Mansour (2012), ce film d’un autre jeune cinéaste formé à l’étranger (Columbia University, à New York) confirme que les choses commencent à bouger dans le royaume wahhabite. Un pays d’où le cinéma avait été quasiment banni à la fin des années 1970.

Employé de la municipalité de Djeddah, sur la mer Rouge, le jeune Barakah pourchasse mollement les nombreux comportements prohibés sur la voie publique. De son côté la blonde Bibi, blogueuse sur Instagram aux nombreux followers, attire la clientèle pour la boutique de madame Mayada, sa riche mère adoptive. Lorsque Barakah vient s’enquérir des autorisations d’un shooting de mode sur le port, il tombe sous le charme de Bibi, qui ne reste pas indifférente. Mais comment se rencontrer dans un pays où deux personnes non mariées de sexe différent ne peuvent pas se montrer ensemble? Autre souci: sauront-ils surmonter leur différence de classe, Barakah venant d’un milieu modeste tandis que Bibi évolue dans la haute bourgeoisie?

Ironie sans émotion

De cette romance aussi chaste qu’improbable, même si les tourtereaux présentent tous deux un (léger) côté rebelle, on retient surtout les touches satiriques. Passons sur le jeu appuyé des comparses «comiques», plutôt pénibles: l’oncle alcoolique et la tante lavandière/sage-femme de Barakah, son gros ami metteur en scène d’un «Hamlet» amateur 100% masculin. Heureusement, les protagonistes, incarnés par un youtubeur populaire et une… étudiante en théologie, sont bien choisis. Et les trouvailles filmiques abondent, d’un avertissement préalable concernant des pixellisations qui n’auraient «rien à voir avec la censure» à deux montages documentaires révélant une Arabie saoudite autrement tolérante dans les années 1950-1960.

C’est cette liberté perdue que déplore le cinéaste avec une légèreté faussement inoffensive. Certes, on ne verra jamais la toute-puissante police religieuse en action, mais partout l’écart entre liberté privée et rigueur publique, entre personnalité réelle et apparence réglementaire frappe par son absurdité. A vrai dire, on sourit plus qu’on ne rit, et quand Mme Mayada décide de se débarrasser de Bibi en la mariant à son beau-frère, la comédie vire doucement à la mélancolie teintée d’amertume. Manque ici un impact émotionnel, et pourtant le message passe: on se demande comment le pays va bien pouvoir régler ce hiatus croissant entre sa modernisation sur un modèle occidental et ses règles d’un autre temps.


** Barakah Meets Barakah (Barakah Yoqabil Barakah), de Mahmoud Sabbagh (Arabie saoudite, 2016), avec Hisham Fageeh, Fatima al-Banawi, Reem al-Habib, Sami Hifny, Khairia Nazmi, Abdulmajeed al-Ruhaidi, Turki Shaikh, Marian Bilal. 1h28.

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