Genre: Roman
Qui ? Khaled Al Khamissi
Titre: L’Arche de Noé
Traduit de l’arabe par Soheir Fahmi avec Sarah Siligaris
Chez qui ? Actes Sud, 364 p.

Il existe une malédiction avec les pays touristiques qui subissent une dictature: les vacanciers ne veulent pas faire le lien entre la plage et les geôles, les beaux hôtels et la torture, la plongée sous-marine et la misère. Cet aveuglement est d’autant plus grand quand le pays en question se trouve dans le même camp que les touristes, la sphère occidentale en l’occurrence. Les Egyptiens n’ont cessé de raconter et de dénoncer leur quotidien fait de corruption généralisée, de terreur politique, de contrôle des esprits, de misère organisée. Dans la plus grande indifférence. Et puis, comme un abcès qui explose après des années d’absence de soins, la foule est descendue dans la rue et a surgi sur tous les écrans de télévision du monde.

Les romanciers égyptiens ont toujours été en première ligne pour mettre les mots sur les maux. Il y a eu L’Immeuble Yacoubian de Alaa El Aswany. Il y a eu Taxi de Khaled Al Khamissi. Ce dernier va encore plus loin dans la peinture sans fard avec L’Arche de Noé. Le roman est paru en 2009 en arabe, il paraît aujourd’hui en français.

L’Arche de Noé désigne les embarcations de fortune des migrants clandestins qui fuient la pauvreté, l’absence d’horizon, l’humiliation de ne pouvoir travailler malgré les diplômes, malgré la volonté de bien faire, malgré la fougue de la jeunesse. Au-delà, l’image biblique renvoie à une population aux abois prête à tous les périls pour fuir (par mer, terre, air) le désastre dans lequel le pays macère jusqu’à la gangrène. Toutes les couches de la population, les jeunes diplômés, filles, garçons, les familles, les agriculteurs, les hommes d’affaires, tous et toutes ne rêvent que du sésame pour l’éden américain ou européen.

L’Arche de Noé se déplie en une série de portraits tous liés les uns aux autres. Une immense farandole de la désillusion et du désespoir. Khaled Al Khamissi montre une société malade, rongée par la perte de toute foi en soi, en l’avenir, en un quelconque idéal. A ce niveau de noirceur, la prostitution devient un moyen banal de s’en sortir.

Le roman s’ouvre de façon magistrale, à la façon d’un conte enchanté, sur un jeune homme, ­Ahmed Ezzedine, beau comme la lune, étudiant en droit, porté par le rêve de devenir procureur et de faire régner la justice. Porté aussi par son grand amour pour Hagar, étudiante comme lui. En quelques mois, Ahmed prendra mille ans: sa licence en poche, il lui est impossible de tenter sa chance auprès du procureur sans verser des pots-de-vin colossaux; devenu stagiaire auprès d’un avocat pour un salaire ridicule, il se retrouve au cœur de la corruption généralisée pour résoudre la moindre affaire. Moralement détruit, il se retrouve à guetter sur Internet les femmes mûres américaines en mal de chair fraîche. Se prostituer pour un visa. Ahmed ira jusqu’à rompre avec Hagar pour chatter sur le Net sans la honte de la trahir.

La vision d’un pays rongé de l’intérieur hante le lecteur tout au long de la lecture. Comme un morceau de bois qui semble intact mais qui se dissout en poussière dès qu’on le touche, mangé en silence par les vers. Il faut lire L’Arche de Noé pour comprendre l’Egypte, la place Tahrir et ses morts. Pour comprendre le chantier à venir et ne plus être un touriste béat.