Janine Jansen: son magnétisme, son archet radieux. Qui a entendu la violoniste néerlandaise en concert sait à quel point elle s’investit en public. Elle fait partie de la nouvelle vague de filles violonistes qui ont conquis la scène depuis dix ans. Bien sûr, c’est une belle femme, elle fait le miel des producteurs de disques, mais son archet dégage un mélange de volupté et d’ardeur qui siéent particulièrement bien au Concerto de Brahms et au 1er Concerto de Bartók.

Ce couplage inédit au disque (sous la baguette du chef Antonio Pappano) permet d’apprécier deux concertos aux ressemblances plus fortes qu’on ne l’imaginerait. Janine Jansen relève «le caractère hongrois» qu’ils partagent mais aussi «une profonde combinaison alliant puissance symphonique et intimité chambriste». Toute la difficulté consiste à forger cet équilibre dans le Concerto de Brahms, mille fois enregistré au disque. La Française Ginette Neveu en a laissé une gravure à l’incandescence exceptionnelle en 1946, qui demeure une référence pour toute jeune violoniste.

Naturel désarmant

Alors que Brahms a longtemps sonné lourd et touffu, la tendance s’est inversée ces dernières années. Il y a quelques mois, l’Allemande Arabella Steinbacher jouait ce Concerto au Victoria Hall de Genève (secondée par Esa-Pekka Salonen et le Philharmonia Orchestra) avec une pureté de ligne exceptionnelle, mais il y manquait l’étincelle qui vous fait décoller de votre siège. Isabelle Faust, autre fleuron du violon féminin, a signé un enregistrement avec Daniel Harding et le Mahler Chamber Orchestra (chez harmonia mundi) où elle tente de revenir à une conception plus «historiquement informée». Autant on apprécie les inflexions recherchées et fouillées, autant on regrette une sonorité un peu étriquée. A l’extrême inverse, Anne-Sophie Mutter sort le grand jeu dans son deuxième enregistrement réalisé live avec Kurt Masur et le New York Philharmonic Orchestra. Cet archet crâne et passionné, plus masculin que bien des hommes, stupéfie tout en irritant par ses outrances narcissiques.

Janine Jansen, elle, brille par son naturel désarmant. Portée par l’adrénaline (il s’agit d’un enregistrement live à Rome), elle navigue au flux et reflux des vagues brahmsiennes. On savoure les courbes sensuelles comme les pics hérissés. Antonio Pappano et l’Orchestre de l’Académie nationale Sainte-Cécile de Rome lui prodiguent un accompagnement robuste et chaleureux. La cadence du premier mouvement (celle de Joseph Joachim) est d’une fluidité admirable, entre traits âpres et délicatesse arachnéenne. L’«Adagio» s’écoule sur une ligne de chant comme improvisée. Et le «Rondo» final brille par son ardeur, avec ses accents résolument hongrois. On y retrouve le mélange de touche féminine très à fleur de peau et de masculinité qui caractérise tout le concerto.

Portrait en musique

Le 1er Concerto de Bartók s’ouvre sur une lumière blafarde et irréelle. Il s’agit d’un portrait en musique de la jeune violoniste Stefi Geyer, dont Bartók était tombé éperdument amoureux – un amour non payé en retour. Antonio Pappano (à la tête du London Symphony Orchestra) est sensible à la dimension narrative de l’œuvre. A la poésie du premier mouvement succède un «Allegro giocoso» plein de vivacité et d’ironie. A nouveau, on est emporté par l’archet à la fois fougueux et ferme de la violoniste. On y apprécie le dialogue avec l’orchestre plein de subtiles couleurs. Un régal.

A écouter

Janine Jansen, Antonio Pappano, «Brahms, Bartók 1», (1 CD Decca Universal)