C’est la déesse des violonistes – celle en tout cas qui règne sur sa génération. On lui prête des airs de diva, ce qu’elle n’est pas, puisqu’elle porte son art haut dans son cœur. Enfant prodige révélée au grand monde par Karajan, Anne-Sophie Mutter est une magnifique artiste.

On l’associe aux grands classiques (Beethoven, Brahms, Tchaïkovski…), mais elle est à l’origine d’innombrables créations par des compositeurs de son temps. On peut l’envier pour sa notoriété, or sa vie n’a pas toujours été facile, elle qui s’est retrouvée veuve à 32 ans avec des enfants issus de ce premier mariage.

Elle en parle ouvertement, avec un naturel déconcertant. Elle a conscience que son destin a été scellé par des rencontres décisives. Il faut voir les images tournées durant son enfance, où la fillette de 9 ans joue des pièces de genre avec une concentration farouche et empoigne – à 16 ou 17 ans – le Concerto de Beethoven sous l’œil souverain de Karajan.

L’admiration pour le chef autrichien ne s’est pas ternie avec les ans. «Quand j’écoute un orchestre à la radio et que je commence à avoir la chair de poule et à me retrouver sur le bord de mon siège, vous pouvez être sûr que c’est un enregistrement de Karajan! Il avait une telle passion, un engagement total pour le son.» Une intégrité qui se reflète dans le parcours de la violoniste allemande, entière et sans concession.

Bercée par Mendelssohn

Née dans la petite ville de Rheinfelden, à la frontière de l’Allemagne avec la Suisse, Anne-Sophie Mutter a commencé le violon à 5 ans et demi. Ses parents n’étaient pas des musiciens professionnels, mais écoutaient beaucoup de disques de musique classique et jazz chez eux.

«Yehudi Menuhin est peut-être la raison pour laquelle j’ai commencé à jouer du violon. Quand mes parents se sont fiancés, ils se sont offert l’enregistrement des Concertos de Mendelssohn et Beethoven par Menuhin et Furtwängler. Cet enregistrement a bercé mon enfance.» Elle fait d’ailleurs remarquer que «la seule chose qu’on pouvait faire dans la Forêt-Noire ­ – au-delà de jouer dans les bois –, c’était d’écouter des disques à la maison».

Anne-Sophie se souvient avoir rencontré Menuhin vers l’âge de 14 ou 15 ans, et avoir été plusieurs fois chez lui, à Londres. Ils ont joué ensemble le Double Concerto de Bach. Il n’y a pas que le musicien qu’elle admire, mais aussi «l’humaniste», qui jouait pour dépasser les clivages culturels et religieux – un exemple qu’elle cherche à suivre.

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Car si le marketing autour d’Anne-Sophie Mutter peut donner l’image d’une personnalité glacée, ce n’est pas du tout ce qu’elle est. Elle passe son temps à soutenir la jeune génération – à travers la Fondation Anne-Sophie Mutter en Allemagne – et donne régulièrement des concerts de bienfaisance.

Son apprentissage du violon s’inscrit dans l’héritage de Carl Flesch, maître hongrois et l’un des plus grands pédagogues du siècle dernier. «Mes deux professeures, Erna Honigberger et Aida Stucki, ont été des disciples de Carl Flesch. Son école fait la synthèse des traditions hongroise, russe et française, beaucoup plus orientée vers la subtilité et un large spectre de nuances dynamiques et de couleurs que le son à tendance brillante de l’école américaine.»

Le phare Aida Stucki

On sent qu’Anne-Sophie Mutter est fière de charrier cet héritage dans son archet. Son legato, son art du cantabile, ses lignes suspendues, sa sonorité qui rayonne dans l’aigu, tout cela reflète une sensibilité à fleur de peau nourrie par d’excellents professeurs.

«Aida Stucki a été une étoile dans ma vie, un phare.» Mais ce n’est pas tout: encore faut-il parvenir à assumer ses choix artistiques tout en demeurant humble. Sans doute est-ce cette détermination qui a tant impressionné Karajan lorsqu’il l’a entendue pour la première fois en 1976.

Anne-Sophie avait 13 ans. Elle donnait un récital au Festival de Lucerne. Flairant un talent surnaturel, le maître à la crinière blanche l’invite à faire ses débuts de concertiste sous sa direction, l’année suivante à Salzbourg, avec l’Orchestre philharmonique de Berlin. Grâce à Karajan, elle décroche un contrat chez Deutsche Grammophon.

Elle enregistre les 3e et 5e Concertos pour violon de Mozart en 1978, suivis des concertos de Beethoven, Brahms, Mendelssohn et du Premier de Bruch. Ils partent en tournée à Berlin (1978), Washington et New York (1980), Tokyo (1981) et Moscou (1985).

Défendre la musique d’aujourd’hui

On imagine à quel point Karajan devait être une figure intimidante. «Il était extrêmement exigeant, bien sûr, mais nous autres, jeunes musiciens, avons connu une facette très bienveillante de sa personnalité. Il savait jusqu’où il pouvait nous pousser en répétition et aussi prendre du recul, laisser le temps faire son œuvre, pour que le musicien rentre chez lui et travaille la partition, puis la reprenne peu après.»

Le caractère souverain des premiers enregistrements d’Anne-Sophie Mutter a cédé la place à des prises de risque plus marquées les années suivantes. L’enregistrement live du Concerto de Brahms avec Kurt Masur à New York est d’une fougue expressive rare. On y trouve cette sonorité à la fois opulente et pleine d’irisations «pianissimo» qui signent une posture d’artiste.

Le travail avec les compositeurs vivants – qu’ils s’appellent Penderecki, Witold Lutoslawski ou Wolfgang Rihm ­­­ – exige cette même sûreté de soi. Parmi ses coups de cœur, Anne-Sophie Mutter cite le concerto pour violon Im tempus praesens de Sofia Gubaïdulina, commande passée par le mécène Paul Sacher, dédiée à la violoniste.

«L’un des plus grands moments dans ma vie ­ – et l’un des plus grands challenges ­ – fut l’arrivée de la partition. Je n’avais jamais rencontré Sofia Gubaïdulina auparavant. La première fois que je l’ai vue, c’était à la répétition avec piano de l’œuvre. Je peux vous dire que j’avais l’impression d’être devant l’apôtre Pierre – d’ouvrir la porte du paradis! Sa présence physique et sa force spirituelle sont uniques.»

Engagement humanitaire

Anne-Sophie Mutter admire le parcours de la compositrice russe, ostracisée et blacklistée sous les années de Brejnev, critique à l’égard des autorités soviétiques dans les années 1970, alors interdite de séjour à l’étranger. Ce qui l’émeut le plus, c’est la façon dont Im tempus praesens symbolise la condition de l’artiste.

«Comme nous partageons le même prénom, elle a choisi Sophie comme thème principal, qui symbolise le combat contre la société. C’est le seul violon dans toute l’orchestration. Le violon se bat contre l’orchestration. C’est très autobiographique.»

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La profondeur qu’elle éprouve dans cette musique fait écho à son parcours de vie. «J’ai perdu mon premier mari quand j’avais 32 ans. Je me suis retrouvée seule avec les enfants, alors bien sûr, vous commencez à réfléchir à la vie autrement.»

Anne-Sophie Mutter a donné des concerts en faveur des victimes du tsunami et de la catastrophe nucléaire au Japon en 2011, de la Société suisse de la sclérose en plaques, des enfants atteints de surdité, des réfugiés de Syrie. «Le fait d’être mère moi-même augmente probablement cette sensibilité à l’égard du sort des enfants sur la planète.»

Elle a ce besoin viscéral de faire partie de la fratrie humaine. Elle aime partager la scène avec ses amis musiciens, comme le pianiste américain Lambert Orkis qu’elle a connu grâce à Mstislav Rostropovitch. Parmi ses projets, elle aimerait jouer des quatuors à cordes de Beethoven et a déjà programmé le merveilleux quatuor Les Harpes la saison prochaine.

«La musique nous rend conscients du fait que nous partageons les mêmes émotions – et par conséquent les mêmes peines, les mêmes besoins. Son rôle profond n’est pas la célébrité ou la fortune, mais de préserver les racines culturelles tout en dressant des ponts au-delà des différentes religieuses et communautaires.»


Anne-Sophie Mutter et Lambert Orkis, Gstaad Menuhin Festival, jeudi 24 août à 19h30.

Anne-Sophie Mutter, Manfred Honeck et l’Orchestre symphonique de Pittsburgh, Lucerne Festival, mercredi 6 septembre à 19h30.