Exposition

L'architecture au cœur de la deuxième biennale de la Collection de l'art brut

Les créateurs d’art brut se rêvent architectes. Visite de leurs maisons et villes imaginaires

Il y a les architectures de l’esprit (non des constructions mentales, mais de véritables cosmologies intérieures) qu’ont créées ces «médiums bruts» que furent Victorien Sardou, merveilleux dessinateur, Jules Godi, dont le dessin même obéissait aux mouvements d’un pendule, Madge Gill ou Augustin Lesage. On trouve aussi des maisons, de simples maisons, très simples même, puisqu’elles se réduisent à une porte, une imposte (Paul Duhem, Tetsuaki Hotta). Il arrive enfin que les maisons se multiplient, se diversifient, s’associent pour former une rue sinueuse, puis devenir une ville, jusqu’à ces cités complexes, et d’une grande beauté, qu’obtiennent Willem Van Genk et Norimitsu Kokubo, qui mêlent le souvenir, la documentation et l’imagination.

Les auteurs d’art brut se tournent vers la représentation de maisons, d’églises, de châteaux et de constructions imaginaires, afin d’échapper à leur environnement, perçu comme hostile.

«Architectures», la thématique de la deuxième biennale de la Collection de l’art brut, à Lausanne,  permet d’extraire et de montrer près de 300 œuvres parmi les quelque 60'000 pièces des réserves. Elles sont dues à 51 créateurs, des hommes pour la plupart, hormis Aloïse, ses palais inclus dans ses représentations de princes et princesses, ou encore Marie-Rose Lortet et ses maisons arachnéennes, en fil et dentelle. Ce coup de sonde à travers la collection met en lumière aussi bien des pièces anciennes, historiques, parfois récoltées et recensées par Jean Dubuffet, que des pièces récentes, et pour certaines jamais montrées au public. «Les auteurs d’art brut, explique la commissaire d’exposition Pascale Marini-Jeanneret, se tournent vers la représentation de maisons, d’églises, de châteaux et de constructions imaginaires, afin d’échapper à leur environnement, perçu comme hostile ou trop compliqué.»

Géométrie et vertige

Ce mouvement de repli vers son monde intérieur permet de mesurer la part de souffrance dans le vécu de ces personnes, pour qui le foyer, au contraire du nid qui lui est familièrement associé, est un lieu où elles se sentent inadaptées ou sujettes à la contrainte. Preuve peut-être de la part de rêve et d’idéal d’une certaine manière acceptée, assumée, dans l’élaboration de ces architectures, la faible proportion d’œuvres en trois dimensions, d’œuvres concrètes, maquettes, environnements. Séduits par leurs propres visions, les artistes passent rarement à l’acte, dans le sens où ils élèveraient des palais, comme le Facteur Cheval, ou des bicoques, comme Richard Greaves et quelques autres, dont les travaux, dans l’exposition, sont documentés par des photographies. Les maisons, ici, sont des maisons de papier.

Les villes pour leur part se présentent soit comme des agencements géométriques, aux formes presque millimétrées, comme chez Diego («La tour de New York»): cet auteur d’art brut lausannois tire des traits au feutre avant de remplir les rectangles et petits carrés de couleurs vives, qui donnent aux compositions l’allure de vitraux. Soit comme des vues vertigineuses, à la perspective tournante, chez le jeune Norimitsu Kokubo (dessinateur virtuose, celui-ci est né en 1995), venu à Lausanne assister à l’ouverture de l’exposition.

Les personnages sont rares, hormis chez Helmut Nimczewski, qui peuple chaque fenêtre de deux petites silhouettes standard, jumeaux qui évoquent un monde paradoxalement déshumanisé, un monde de fourmis, un monde de pions. «Constructeurs de l’irréel», les auteurs d’art brut, à travers leurs œuvres d’allure souvent enfantine, expriment avec fantaisie et un certain fanatisme les besoins fondamentaux de l’être humain, le droit à un toit, le besoin d’être intégré dans une structure, un village, une ville, une église.

Rares sont les créateurs dont le style s’avère aussi travaillé et maîtrisé que celui mis en œuvre par Willem Van Genk (1927-2005). Sujet dès l’enfance à des troubles du comportement, celui-ci n’en a pas moins suivi des cours de graphisme – ce qui apparaît dans son travail. En dépit de son isolement, et de sa fréquentation d’ateliers pour handicapés, Willem Van Genk a beaucoup voyagé, et inclus dans ses vastes compositions à la fois ce qu’il a vu et vécu et ce qu’il a appris sur les villes visitées, notamment dans les guides touristiques. Sa technique de collages, de superpositions, de compartimentation de l’espace, l’alliage de noir blanc et de couleurs, les références au monde communiste, donnent à son œuvre, dans le sens plein du terme, une aura très particulière dans le contexte de l’art brut.

«Architectures», Collection de l’art brut, Lausanne. Jusqu’au 17 avril. Ma-di 11h-18h. www.artbrut.ch

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