Bâti

L’architecture suisse existe-t-elle?

Le Musée suisse d’architecture (S AM) expose le fruit d’un travail mené sur et en collaboration avec 162 jeunes bureaux d’architectes issus des quatre coins du territoire helvétique

«Man sieht nur, was man weiß», disait Goethe. On ne voit que ce que l’on connaît: Andreas Ruby, le jeune directeur du Musée suisse d’architecture (S AM), a choisi de renverser la citation de son illustre concitoyen. Pour sa première grande exposition à la tête de l’institution bâloise, il a entrepris, avec ses collaboratrices Viviane Ehrensberger et Stéphanie Savio, de collecter des données pour tenter de comprendre ce qui donne corps à l’architecture suisse d’aujourd’hui et qui sont les praticiens actuels, élèves des maîtres d’hier. Sans hypothèse de départ, sans a priori, en posant simplement un regard critique sur les clichés véhiculés au sujet de l’architecture suisse. Andreas Ruby se questionne: «La maîtrise voire le fétichisme des matériaux – le béton ultralisse –, le minimalisme, les budgets illimités mais qui, dans une certaine veine calviniste, doivent être dissimulés: tous ces éléments sont-ils réellement constitutifs de l’architecture helvétique? Le minimalisme est-il le motif permanent de la culture architecturale et constructive en Suisse?»

Recueil iconographique

Avec Schweizweit, le musée ne prétend pas avoir trouvé de réponses objectives à ces interrogations. A la manière d’Aby Warburg et de son Atlas mnémosyne, l’équipe du S AM a constitué un vaste corpus d’images au moyen duquel elle ouvre des pistes de réflexion, rend ces questionnements publics, met en mouvement un processus de production du savoir. Pour composer ce recueil iconographique, l’institution bâloise a monté une entreprise curatoriale inédite: l’exposition, modeste par l’espace qu’elle occupe – trois pièces en enfilade –, est le fruit d’une collaboration entre 165 co-commissaires. Les collaborateurs du S AM ont contacté plus de 300 bureaux disséminés sur l’ensemble du territoire. 162 d’entre eux ont répondu à l’appel. Ils ont eu pour consigne de fournir trois images en guise de réponse à autant d’interrogations: Lequel de vos projets considérez-vous comme le plus important pour la production architecturale récente en Suisse? Quel projet récent d’un autre architecte trouvez-vous significatif à cet égard? Quel édifice ou quelle situation spatiale vernaculaire trouvez-vous inspirants pour votre conception de l’architecture? Près de 500 images ont ainsi été fournies au musée par les architectes eux-mêmes.

Le dispositif scénographique pour présenter ce vaste corpus est simple et efficace. Les photographies, plans et images de synthèse correspondant aux deux premières questions sont projetés sur un pan de mur de 22 mètres de long, offrant une vision à la fois kaléidoscopique et panoptique de l’architecture suisse contemporaine. Chaque projet est représenté par une seule image qui défile aléatoirement – grâce à un logiciel conçu pour l’occasion – aux côtés d’autres images, sans indication de lieu, d’auteur, de programme. Comme pour dire que tout édifice n’existe que parce qu’il s’inscrit dans un système.

Champions du génie civil

Schweizweit est aussi prétexte à la production d’un discours, forcément protéiforme. Demander aux architectes de dire l’architecture, c’était l’un des desseins d’Andreas Ruby: «En Suisse, cela m’a marqué, on construit beaucoup, mais il y a peu de discours. Cela m’évoque l’exposition culte de Harald Szeemann, When attitudes become form. Ici, on produit une multitude de formes, mais peu d’attitudes. Les architectes sont timides, ils ne prennent pas position.» Le choix des images effectué par chaque agence raconte déjà quelque chose d’elle. Certaines ont choisi de présenter leur projet par un détail – la rugosité de la façade –, par une prise de vue classique montrant l’édifice dans son ensemble ou par une perspective plus large pour dire l’importance du contexte.

Le choix du projet d’un autre bureau est également évocateur. Une poignée d’architectes apparaissent à plusieurs reprises, précisément ceux par qui l’architecture suisse s’exporte: Diener & Diener, Peter Märkli, Herzog & de Meuron, Valerio Olgiati. Deux bureaux ont d’ailleurs choisi, en prenant une position qui pourrait friser l’arrogance, de ne rien choisir en guise de réponse à la seconde question. C’est le cas des architectes de SAAS, qui justifient leur choix par une volonté de se distancier de la notion de référence: «Au sein du bureau, nous tentons de créer les fondations d’un langage architectural propre.»

Dans la dernière salle, le dispositif d’exposition suggère un étendage: les photographies, imprimées sur des bâches en petit format, sont suspendues sur des câbles et composent une structure quadrangulaire simple qui rappelle le mythe de la cabane primitive. Ici, il est question d’architecture vernaculaire, d'«une production anonyme, sorte d’écriture automatique du territoire. Le corpus présenté fait référence à l’architecture essentielle, celle qui constitue l’arrière-plan, le substrat de la pratique», note Andreas Ruby. Là encore, le choix des projets est significatif: parmi les projets sélectionnés, des barrages, des ponts, des tunnels, des routes. Ils disent l’importance du génie civil en Suisse, «l’attachement aux lignes pures, aux grands ouvrages d’art qui marquent le paysage».

Soigner la modestie

Si l’équipe du S AM ne prétend pas exposer le résultat définitif d’une recherche, on peut tout de même, avec ce vaste corpus iconographique, mettre le doigt sur des postures, des caractéristiques. Andreas Ruby explique: «Avec cette exposition, on a appris beaucoup. Comme le fait qu’il n’existe pas d’architecture suisse, mais une culture architecturale et constructive très hétérogène. C’est une véritable richesse culturelle. Ce qu’on construit dépend du lieu, du contexte. Il y a aussi une volonté manifeste chez les jeunes architectes de travailler avec l’existant. Dans les années 1980-1990, les architectes voulaient réécrire le territoire avec une architecture héroïque, sans avoir automatiquement de lien avec l’environnement bâti. Il me semble que l’architecture contemporaine sait se faire plus modeste, elle tisse des liens avec ce qui est déjà là, elle ne cherche pas à marquer les limites de son intervention.» La surélévation de Raphaël Nussbaumer est en ce sens emblématique. Les étages qu’il a ajoutés sur un immeuble dans le quartier de Sécheron, à Genève, se fondent complètement dans la masse.

Après Bâle, l’exposition s’en ira lever un coin du voile sur l’architecture helvétique au centre d’architecture bordelais Arc en rêve, puis devrait revenir en Suisse, en terres romandes et tessinoises.


A lire: Le catalogue de l’exposition en est un prolongement. Il renverse la perspective, ouvre un champ d’informations supplémentaires en donnant à découvrir les liens entre les trois images/projets choisis par chaque bureau.

A voir: Schweizweit. Architecture récente en Suisse jusqu’au 7 mai 2017. Musée suisse d’architecture, Bâle http://www.sam-basel.org

Evénement: Blind Date 4 Rencontre et discussion entre neuf bureaux d’architecture en provenance des quatre coins de la Suisse, et dont l’identité sera dévoilée le soir même. 27 avril 2017 à 19h, au S AM.

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