Exposition

L’architecture, un jeu d’enfants

La Kunsthalle de Zurich rend hommage aux grands créateurs d’espaces dévolus aux enfants au fil du XXe siècle

Ce printemps, la visite de la Kunsthalle de Zurich se fait de préférence accompagnée d’un ou deux bambins. Les jeunes parents se passent l’adresse à en croire la fréquentation du centre d’art. C’est que l’exposition est interactive. Ou pour parler plus clairement, qu’on peut vraiment s’amuser dans The Playground Project.

Ce n’est pas tous les jours qu’on visite une exposition historique sur les places de jeu dans une Kunsthalle. Mais Daniel Baumann, qui a succédé à Beatrix Ruf à la direction en janvier 2015, a fait ses armes de jeune curateur avec Adolf Wölfli, bien avant que l’art brut ne soit incontournable dans les grands rendez-vous d’art contemporain, et auprès de Martin Kippenberger, artiste hors normes s’il en est. Manière de dire qu’il aime les chemins détournés. Tout comme les places de jeux présentées ici, conçues par des architectes, des designers, des artistes aussi et dont certaines ont déjà été exposées au MoMa de New York ou au Museet de Stockholm.

L’exposition est basée sur sept années de recherche menées par Gabriela Burkhalter, politologue spécialisée dans la planification urbaine. Après une ébauche à la triennale de Pittsburg en 2014, elle offre à Zurich l’occasion de se rendre compte des questions soulevées par la conception des espaces de jeu dans le milieu urbain au fil du XXe siècle. Comment? Avec une série d’éclairages sur des figures qui ont fait bouger les idées en matière de bacs à sables, de toboggans et autres jardins d’aventure où les petits se construisent loin des professionnels de l’éducation et des parents. Enfin, presque. Il n’y a qu’à observer les pères et les mères dans les salles de la Kunsthalle pour comprendre qu’aujourd’hui l’heure est à la surveillance absolue. Qu’un enfant crapahute par les raccourcis ouverts à sa dimension dans les parois pour découvrir la salle suivante et ses géniteurs courent déjà, inquiets de ce qui pourrait subvenir hors de leur regard.

Dans son introduction au catalogue, Gabriella Burckhalter relie la place de jeu à la cité industrielle. A la fin du XIXe déjà, les premiers espaces se développent en Allemagne, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis pour permettre aux enfants, qu’on commence à protéger de l’obligation du travail, de grandir sainement à l’abri des dangers de la ville. Dans les années 1930, face à un début de standardisation, avec déjà des catalogues de jeux clé en main disponibles pour les communautés, un premier mouvement émerge pour qu’ils puissent s’amuser avec des matériaux naturels. Il sera plus fort encore dans les années 1960 où l’on voit des communautés imaginer elles-mêmes les jeux du quartier. La fin des utopies au bout du XXe siècle coïncide avec une crise de créativité pour ces espaces récréatifs.

Cette histoire des places de jeu, apparemment en marge, se situe en fait aux confins de l’histoire de l’urbanisme, du design et de l’éducation. Si d’illustres créateurs y participent au détour de leur parcours, elle a aussi suscité de véritables vocations. En voici quelques figures passionnantes parmi toutes celes auxquelles The Playground Project rend hommage.

Carl Theodor Sorensen

«Son Skrammellegeplads», ou «terrain de jeu de rebuts» traduit du danois, est mythique. Il met à disposition des enfants du matériel de construction, qui peut être fait de vieilles boîtes de conserve, et d’outils. Le premier d’entre eux fut mis sur pied à Emdrup, dans la banlieue de Copenhague, au centre d’un ensemble de 700 appartements. Et même si les ouvrages du paysagiste Carl Theodor Sorensen ont été peu diffusés hors du Danemark, beaucoup d’architectes et de pédagogues s’en sont inspirés.

Marjory Allen

Lady Allen of Hurtwood est une des rares femmes qui ont pu compter dans une histoire qu’on aurait pu penser plus féminine. Née en 1897 dans un milieu modeste, elle passe un diplôme en horticulture et devient architecte paysagiste. C’est en dessinant un espace pour un jardin d’enfant londonien qu’elle réalise le déficit en jeux des petits citadins. Elle consacrera sa vie au développement des jeunes enfants. Pendant la Seconde Guerre mondiale, cette pacifiste aide à l’évacuation des jeunes Londoniens et organise des ateliers où les soldats fabriquent des jouets avec du matériel récupéré dans les zones bombardées. Après la guerre, elle sera une des créatrices de l’OMEP, l’Organisation mondiale pour l’éducation pré-scolaire. Elle est l’inspiratrice de toute une série de places de jeux dits d’aventure qui naissent à Londres et ailleurs dans les quartiers souvent marqués par les bombardements.

Joseph Brown

Né en 1909, il a été boxeur professionnel puis entraîneur à l’université d’architecture de Princeton. Artiste, il commence à enseigner aussi la sculpture aux étudiants. Comme il critique leurs projets de places de jeux, ceux-ci le mettent au défi de faire mieux. C’est ainsi qu’il met au point le Jiggle Rail, une structure arachnoïde de longues lames souples qui nécessite de l’équilibre, de la réactivité et de la collaboration entre joueurs. Il la présente à un congrès en 1954. Le succès est tel que le modèle s’exporte jusqu’à Londres et au Japon. Joseph Brown n’envisage pas une production en série et la Jiggle Rail est aujourd’hui un peu oubliée. Mais un autre de ses jeux, le Swing Ring, basé sur les mêmes principes mais moins périlleux et donc plus conforme à l’esprit du moment, continue à vivre dans de nombreux parcs à travers le monde.

Riccardo Dalisi

Jeune architecte, il dessine un jardin d’enfants pour Traiano, ces nouveaux quartiers de Naples poussés dans l’après-guerre mais il le projet ne sera pas réalisé. En 1971, il y retourne avec ses étudiants. Il y amène de simples modules de bois et des chaînes et entre en contact avec des enfants sortis du système scolaire. Riccardo Dalisi organise alors des ateliers dans les friches entre les immeubles et dans les caves, utilisant les moyens les plus pauvres, les plus simples, s’enthousiasmant pour le vocabulaire conceptuel que ces enfants peuvent développer. «Ce serait inexcusable de les forcer à restreindre leur comportement», estime-t-il. Les autorités l’empêcheront pourtant de continuer ses activités au bout de trois années. A la même époque, il fonde avec d’autres architectes, designers et artistes italiens dont Ettore Sotsass, Luciano Fabro et Germano Celant, Global Tools, un mouvement de design alternatif, ou de non-design.

Aldo van Eyck

Il a étudié à l’Ecole polytechnique de Zurich pendant la Seconde Guerre mondiale, rencontrant là de nombreux artistes d’avant-garde. A son arrivée à Amsterdam, le gouvernement socio-démocrate réveille un projet des années 1930 pour la création d’aires de jeux ouverts à tous, rendu d’autant plus nécessaires avec la poussée démographique du baby-boom. Aldo van Eyck trouve dans ce domaine de quoi exercer ses idées en opposition au fonctionnalisme et à la standardisation de l’époque. Il conçoit sa première place de jeu, en 1947, dans le quartier de Bertelmanplein. Rien de bien compliqué mais une réelle efficacité, avec un bac à sable, des blocs de béton, des arches pour grimper et des barres de gymnastique. Au final, quelque 700 places de jeux, très simples, profitant des moindres interstices urbains, seront construites à travers la ville.

Group Ludic

Ce nom joueur regroupe trois hommes, Simon Koszel, David Roditi et Xavier de la Salle, qui se rencontrent au milieu des années 1960 autour d’une volonté commune de rendre la ville aux enfants et de satisfaire leur besoin de jouer, de courir, de se cacher, alors que l’époque interdit la moindre trace de pas sur le gazon des parcs. Un organisme de villages de vacances en famille leur donnera l’opportunité de développer de nouveaux équipements. Les éditions Fernand Nathan leur seront aussi un soutien actif. David Roditi, un sculpteur qui vivait dans une péniche sur la Seine, testait les prototypes à même le quai avec les enfants du quartier. Group Ludic utilise volontiers du matériel de récupération, pour créer un sous-marin sur une plage ou inventer des aires de jeux en forme de cités futuristes pour les enfants des villes nouvelles. Avant que les anciennes halles parisiennes soient détruites, le collectif les met à la disposition des enfants comme un formidable terrain de jeux trois mois durant. Ce sera aussi un espace d’expérimentation exceptionnel pour ses recherches.

Mitsuru (Man) Senda

Jeune architecte, au milieu des années 1960, il travaille dans un bureau d’avant-garde et se voit confier des projets pour un parc pour enfants à Yokohama. C’est le début d’une carrière dévolue aux espaces de jeu. Entre vertige et circularité, transparence et intimité, il reprend la vision de l’architecture domestique japonaise. Mitsuru Senda crée des jeux géants, qui doivent impressionner l’imagination des enfants comme les grands arbres dans la nature.


Et aujourd’hui?

A la fin de l’exposition, une carte du monde s’étoffe au fur et à mesure de l’exposition. Les nouvelles parviennent de partout. De l’Argentine à l’Inde, les places de jeux prennent un nouvel essor, répondent à de nouvelles nécessités. Et les artistes participent à ce mouvement. Le catalogue cite notamment les projets de Carsten Höller, ou de Pawel Althamer. On mentionnera aussi ici l’expérience mise en place par l’ONG Art for the World, qui a commencé en 2000 à Genève avec une exposition au Musée international de la Croix-rouge et du Croissant-Rouge. Depuis, elle a développé des places de jeux, enrichis de projets conçus par Chen Zen ou Fabrice Gygi, au Brésil, en Inde ou encore en Arménie.


A voir

The Playground Project, jusqu’au 15 mai à la Kunsthalle de Zurich. www.kunsthallezurich.ch

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