Stratégies

L’Arctique, horizon de l’économie russe

Vladimir Poutine a un plan pour le Grand Nord: déplorer le réchauffement tout en y contribuant massivement

Le Kremlin a les yeux rivés vers le Grand Nord, sa nouvelle frontière. Tandis que l’environnement géopolitique se refroidit et que l’environnement tout court souffre du réchauffement climatique, le président russe annonce une ruée vers la glace paradoxale à maints égards. Ses appels à la coopération internationale en zone arctique s’accompagnent d’une militarisation à marche forcée. Côté environnement, Vladimir Poutine s’inquiète d’un réchauffement particulièrement rapide dans le Grand Nord, tout en promettant d’y démultiplier l’extraction d’énergie carbonée.

Les plans russes ont été dévoilés dans le cadre du Forum arctique, organisé chaque année par la Russie, et qui s’est clos hier. Le président russe, Vladimir Poutine, a annoncé mardi à Saint-Pétersbourg une expansion massive des investissements publics et privés dans la zone Arctique. «L’Arctique concentre plus de 10% de tous les investissements de la Fédération de Russie, a-t-il déclaré. Je suis convaincu que l’importance du facteur arctique dans l’économie du pays ne fera que croître.»

Gigantesque projet de production de gaz naturel liquide

Le nombre de brise-glaces nucléaires passera de quatre aujourd’hui à neuf en 2035. De nouveaux ports et terminaux seront construits. La modernisation de l’infrastructure de transport doit permettre une augmentation rapide du trafic maritime le long du passage du Nord-Est, appelé par les Russes la «route maritime du Nord» (RMDN). Cette voie, qui fait gagner deux semaines par rapport à celle passant par le canal de Suez, et qui n’était autrefois ouverte qu’en été, est désormais navigable par les navires à étrave renforcée, y compris au cœur de l’hiver. Grâce au réchauffement climatique. En outre, une ligne de chemin de fer sera tirée jusque dans la péninsule de Yamal, bien au-delà du cercle polaire.

C’est dans le sous-sol de cette péninsule que se trouve le gaz devant assurer une bonne partie de la rente d’Etat des prochaines décennies. Le groupe Novatek a inauguré l’année dernière un gigantesque projet de production de gaz naturel liquide (GNL) sur la péninsule. Une seconde tranche en 2022 et une troisième aux alentours de 2030 devraient, avec la participation de très gros investissements français et chinois, faire de la Russie l’un des quatre principaux acteurs du secteur. Les méthaniers livrant ce GNL sur des marchés situés à plus de 5000 km empruntent la RMDN. Le pétrolier d’Etat Rosneft a quant à lui annoncé au début du mois la création d’un «cluster arctique» permettant l’extraction d’ici à 2030 de 100 millions de tonnes par an.

Ruée vers les hydrocarbures

Cette ruée vers les hydrocarbures inquiète les écologistes, qui rappellent que la zone arctique est particulièrement fragile. Vladimir Poutine lui-même se veut alarmiste sur le volet environnemental, en soulignant la rapidité du réchauffement: «Selon nos informations, l’Arctique se réchauffe quatre fois plus vite que le reste du monde et la Russie deux fois et demie plus vite», a déclaré le président russe lors du Forum arctique. Mais sans faire le lien entre l’exploitation des énergies fossiles (dont la Russie est l’un des principaux producteurs) et ce réchauffement.

«Les Russes n’ont pas la même vision que nous de l’Arctique et ne souhaitent pas le mettre sous cloche, estime Mikaa Mered, professeur de géopolitique de l’Arctique à l’Ileri (Institut libre d’étude des relations internationales). Ils optent pour un aménagement du territoire avec des réserves naturelles cohabitant avec des zones d’exploitation, un peu comme les Norvégiens. Il s’agit pour ces deux pays de maintenir leur rente énergétique, sachant que la structure de leurs économies ne change pas vraiment. Avec ses projets massifs dans le GNL, où elle est très compétitive, la Russie serait gagnante dans le scénario d’une transition énergétique douce, avec un passage du pétrole au gaz.»

«Nous ne menaçons personne»

Des enjeux aussi cruciaux doivent être protégés, et la Russie ne perd pas une occasion de le faire savoir. Moscou resserre son contrôle sur la RMDN en exigeant depuis peu des navires étrangers de prévenir quarante-cinq jours à l’avance de leur passage – exigeant aussi la montée à bord d’un pilote russe et augmentant les frais de transit. Le muscle militaire est brandi avec la construction de nouvelles bases et le déploiement en novembre dernier de tout nouveaux systèmes antimissiles Tor-M2DT spécialement conçus pour la zone arctique.

«Nous ne menaçons personne», s’est défendu le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, durant le forum. «Nous assurons des capacités de défense adéquates, compte tenu de la situation politique et militaire autour de nos frontières.» Une position plus défensive qu’offensive, confirme Mikaa Mered, car «les Russes n’ont pas intérêt à créer du risque politique: ils veulent attirer des investissements et le droit international les avantage déjà sur leurs revendications territoriales.»

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