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Dans l’arène de la médecine avec le dernier essai de Pierre Corbaz

Examiner la pratique du soin à la lumière de la tauromachie, un projet a priori déroutant. Sous la plume de Pierre Corbaz, généraliste de son état mais aussi philosophe, le parallèle entre deux mondes en apparence aux antipodes s’avère des plus éclairants

Riche d’une désormais longue expérience de médecin praticien (il est généraliste à Lausanne), Pierre Corbaz, également titulaire d’un doctorat en philosophie, ne se contente pas d’être un «artisan du soin», selon sa belle expression. Sa pratique, il la pense, la réfléchit, l’articule au concept et à la métaphore. Dans son dernier livre, il ose un parallèle de prime abord déroutant (que Michel Leiris avait utilisé pour la littérature) entre médecine et tauromachie.

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Corbaz propose donc un jeu de miroirs entre sa pratique professionnelle et ce mythe en acte qu’est la tauromachie. Dans le contexte d’une médecine de plus en plus numérisée, chiffrée, informatisée, désincarnée, il veut trouver dans la corrida un référentiel de sens capable de conférer à sa pratique ce supplément d’humanité dont elle a besoin. Ainsi, par exemple, à propos du fameux duende: «En Andalousie, on appelle duende ce démon, ce génie qui habite les artistes de flamenco ou de corrida lorsque la mort rôde et qu’il faut plus que la technique pour occuper le terrain.» D’où la question: «Où chercher le duende? Comment retrouver ce supplément d’être, indispensable à qui voit son être menacé par la souffrance, la maladie, la mort?»

Cérémonial païen

Et Corbaz de décliner ainsi les différentes étapes de la corrida de toros pour déchiffrer le sens de son propre engagement de soignant. Le récit de cette première corrida à laquelle il assiste à Ronda en 2016 s’entre-tisse avec celui de l’urgence coronarienne de son ami et associé resté à Lausanne. D’autres images surviennent, sédimentées dans quarante années de consultations médicales.

«Cette réflexion à double entrée qui mêle médecine et tauromachie ne doit pas donner à croire que les deux domaines se superposent et sont en chaque point, à chaque instant, la projection de l’un dans la sphère de l’autre, ce serait absurde et réducteur […] Il est question, par le jeu des analogies, d’un éclairage philosophique, voire éthique de mon artisanat quotidien.» La tauromachie, cérémonial païen, comme clé de lecture de la relation médicale, il fallait y penser. L’effet est dessillant, souvent saisissant.


Essai

Pierre Corbaz
La médecine comme tauromachie. Pour une éthique du soin
Editions de l’Aire, 155 p.

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