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Mathieu Jaton, le patron du festival, à quelques jours de lancer sa quatrième édition. (©Nicolas Righetti/Lundi13)

Montreux Jazz

«L’argent endort. 
Moi, j’aime prendre 
des risques»

Il a repris la direction 
du Montreux Jazz Festival 
à la mort de son fondateur 
en 2013. Bras droit de Claude Nobs pendant douze ans, Mathieu Jaton perpétue 
l’esprit de l’événement tout en le guidant vers l’avenir.

Le Temps: A l'orée de cette quatrième édition, comment vous sentez-vous comme patron du Montreux Jazz Festival (MJF)?

Mathieu Jaton: C'est l'édition avec laquelle je suis le plus en adéquation. Il fallait réaliser le programme qui nous corresponde le mieux, bien balancer entre tradition et innovation. J'ai tellement entendu de gens qui disaient: «A la mort de Claude Nobs, ce sera la fin du festival.»

- Comment avez-vous relevé ce défi?

- Grâce aux liens d'amitié incroyablement puissants qu'il avait créés avec les artistes et les partenaires. Le lendemain de sa mort, tous ces gens se sont mis derrière nous pour me dire qu'ils voulaient que cela continue. Ces bonnes volontés additionnées ont multiplié les opportunités et m'ont donné une force incroyable. C'est ce que j'adore, cette «improbabilité montreusienne», à l'instar du projet de Woodkid, qui viendra cette année avec un spectacle créé spécialement pour nous.

- Comment se réalise ce type de projets?

- C'est un cas typique de ce qui se passe au MJF. Woodkid, c'est un ami de la maison, il n'a pas de tournée cette année, mais il nous dit il y a quelque temps qu'il a juste envie de passer quelques jours de vacances sur la Riviera. Finalement, il nous dit que le festival lui a tellement donné qu'il veut lui rendre hommage en créant quelque chose de spécial pour les 50 ans. Au final, nous avons un jeune gars au sommet de son talent, qui bosse avec Beyoncé et qui a refusé de travailler avec certains artistes parce qu'il n'avait pas le temps, mais, pour Montreux, il crée un projet complètement innovant qui va marquer l'histoire de la musique.

- Les gens dans le conseil d'administration du MJF se sont-ils posé la question de votre légitimité au décès de Claude Nobs?

- Je me souviens d’un article du Temps titré «L'impossible succession». Cela suivait une conférence de presse d'ouverture où, de manière totalement inattendue, Claude avait déclaré me donner les clés du MJF. On me voyait alors comme quelqu'un des finances en oubliant que j'étais le secrétaire général du festival depuis douze ans. C’est le conseil de fondation qui a décidé de la succession. François Carrard, son président, a été un acteur extraordinaire dans cette situation, lui qui avait déjà connu la problématique de l’après-Samaranch au CIO, notamment. A la séance du 8 janvier 2014, il a déclaré: «Le souhait de Claude, c'est que Mathieu prenne la suite.» L'Agefi avait ensuite publié un article avec ce titre: «Mathieu Jaton n'est pas le bon choix». Le papier contestait que le conseil s'en remette à quelqu'un du sérail et n'ait pas été cherché une grande star américaine.

- Pourquoi cela aurait-il été une mauvaise idée?

- Cela aurait occasionné beaucoup de dégâts et d’incompréhension auprès des politiques, des partenaires et parmi les artistes. Michaela Maiterth, la programmatrice, et moi, nous connaissons ces gens depuis vingt-cinq ans! Claude m'embarquait tout le temps avec lui pour voir les stars, parler aux sponsors. Donc pour toutes ces personnalités, ma nomination constituait tout sauf une surprise.

- Comment qualifieriez-vous la succession?

- Quand je regarde dans le rétroviseur, je dirais «surréaliste». Claude a eu un comportement très inhabituel. Trois mois avant son décès, il m’avait présenté aux plus grands agents de Londres et de New York. A chacune de ces rencontres, il répétait la même phrase: «Vous ne m'écrivez plus à moi mais à Mathieu, ou si vous m'écrivez encore, je veux que Mathieu soit toujours en copie, il doit être au courant de tout et les décisions finales, c'est lui qui les prendra.» Ca m’a complètement pris de court. Mais quand Claude est parti, j'étais prêt.

- Un peu à l'image de votre conseil de fondation?

- C'est le génie de Claude. Il a placé dans le conseil des compétences extraordinaires qui n'ont rien à voir avec la musique mais qui sont très précieuses. Lors de sa dernière visite, Prince avait un problème de taxe avec son concert. Un rendez-vous s'est rapidement organisé avec Xavier Oberson et le problème a été réglé dans l'heure.

- Votre force, et vous l'incarnez totalement à la suite de Claude Nobs, n'est-ce pas d'avoir créé un «lifestyle montreusien» qui va bien au-delà d'un simple festival de musique?

- Vous mettez le doigt sur la spécificité de Montreux et sur ce qui touche les gens au-delà d'une simple prestation musicale. Cela apparaît de manière aussi très forte je trouve dans le livre du cinquantième que nous sortons. On capte des moments de vie, parfois totalement futiles, comme Claude qui va chercher les gens avec sa Lagonda. Ce culte de l'accueil est inhérent au monde de l'hôtellerie et de la restauration dont nous sommes presque tous issus, Claude, moi et une bonne partie de l'équipe.

- Comment qualifier cet état d'esprit?

- Difficile d'encapsuler tout cela dans un seul terme. C'est simplement le résultat de la passion pour la musique et l'amitié avec les artistes. Ce qui veut dire prendre soin d'eux, dans tous les domaines. Par exemple, plutôt que leur demander de nous céder les droits images du concert comme nous le faisions par le passé, nous avons désormais une approche plus fine. A Muse, qui vient dans une configuration très différente de leurs énormes productions habituelles, nous ne leur demandons même pas les droits TV mondiaux. Ils nous les refuseraient. Par contre, nous leur avons proposé un livestream intimiste sur notre plateforme vidéo. Il faut que ce concert si spécial soit retransmis sur un canal pensé pour cela. Nous parvenons mieux à convaincre les artistes avec une proposition cohérente.

- C'est ce que vous aimez?

- Oui, faire du sur-mesure. Alors que le monde de la musique vit du gigantisme, nous devons avoir une approche de niche. J'ai vu les Stones à Cuba, c'était époustouflant. J'adore aussi ce qui est spectaculaire. Mais à Montreux, nous devons lutter avec d'autres armes et préserver ce pouls qui bat depuis cinquante ans et fonctionne encore alors que l'univers musical a complètement changé. Je me rappelle de Daniel Rossellat disant il y a une quinzaine d’années: «Un artiste pour Claude, c'est un ami, pour beaucoup d’autres promoteurs, c'est un contrat.» C'est à la fois très loyal de sa part et très vrai. Nous sommes orientés par le projet artistique avant le budget.

- L'organisation a-t-elle besoin de grandir?

- Oui, car il nous faut créer des contenus spécifiques, notamment pour valoriser les archives et mettre en avant nos sponsors. Mais notre business model est absurde. Cela fonctionne car il
y a cinquante ans d'histoire et les spécificités du festival. Mais sur un budget de 30 millions, nous faisons les bonnes années 1%
de marge et les mauvaises 2 à 3% de pertes. Une soirée ratée au Stravinski peut planter toute une édition.

- C'est plutôt désécurisant!

- J'adore cela. L'argent endort. J'aime prendre des risques et être constamment sur la corde raide. Sauter dans le vide et atterrir en douceur, je ne connais rien de plus agréable. C'est ma fibre hôtelière: comme un cuisinier, on se remet en cause à chaque service.

- Il y a eu des successions de personnages emblématiques ces dernières années dans la région: vous avez pris la suite de Claude Nobs, feu Benoît Violier celle de Philippe Rochat et Alexis Georgacopoulos celle de Pierre Keller. Vous avez été proches tous les trois?

- On s'est retrouvés dans plusieurs circonstances et nous avons pu partager nos expériences alors même que nous avons traversé des situations très différentes: Alexis venait après la prise de retraite de Pierre Keller, Benoît était passé par un long processus très organisé de succession à la suite du départ de Philippe Rochat et moi quelque chose de totalement débridé, non planifié mais en fait très bien préparé par Claude. Chacun a eu une force qui l'a poussé à prendre le job. Il y a l'émergence d'une nouvelle génération en Suisse romande.

- Idem chez les artistes?

- Oui bien sûr. Que ce soit Bastian Baker, Joël Dicker, des sportifs de talent, cette génération des 25-30 ans en pleine ascension résonne avec nous, celle des quadras, qui prenons des postes à responsabilités. En Suisse, on déteste les têtes qui dépassent: tout le monde peut émerger, mais chacun doit le faire tout seul. Du coup, il y a une magie très suisse des individualités entrepreneuriales, culturelles ou sportives.

- Bastian Baker comme Joël Dicker ont parfois été raillés pour faire de la publicité. Votre sentiment à ce sujet? 

- La culture doit s'exposer. Que des artistes soient légitimes pour faire de la pub, tout comme des sportifs, évidemment! Prenons le cas de Bastian Baker: voilà enfin un artiste qui sort du bois. Il a une cote formidable et il gère sa carrière de manière intelligente. Bravo!

- Ne sait-on pas produire de la culture populaire et de qualité à vocation internationale en Suisse?

- Chacun doit agir dans son domaine. Dans la musique, il me tient à cœur de créer un vivier très riche. Nous avons plein de musiciens de studio excellents, des gens que l'on ne voit pas forcément, mais que nous avons du mal à transformer en stars. Pour plein de raisons mais notamment parce que je ne comprend pas toujours la politique des instances de soutien. Par exemple, la Suisa veut promouvoir les jeunes musiciens, mais elle s'interdit dans ses statuts de soutenir l'enregistrement d'un album, une promotion de tournée ou des concerts. C'est hallucinant.

- Mais que soutiennent-ils alors?  

- La création. C'est génial car d'un côté on pousse les gens à se lancer. Sauf qu’après, c’est le désert. C'est la raison pour laquelle nous avons créé la Montreux Jazz Academy et que je suis rentré dans le conseils de l’Ecole de jazz et de musique actuelle (EJMA). Je devais me mouiller. Des écoles et des labels – je pense à Two Gentlemen – soutiennent les musiciens suisses. Tous ces acteurs ont fait un très bon boulot avec Sophie Hunger, par exemple. Si on arrive à recréer cette chaîne de valeurs, d'ici à 5 ou 10 ans, nous aurons des résultats à la hauteur du Danemark ou de la Norvège qui sortent deux stars par an alors que leur population est plus petite que la nôtre. 

- L'industrie des concerts devient toujours plus compétitive, comment tirer son épingle du jeu? 

- L'organisateur de tournée Live Nation arrive en Suisse. Ils ont programmé Beyoncé à Zurich en plein pendant le MJF. C'est la fin d'un gentlemen’s agreement qui existait entre promoteurs et festivals. Et donc le signe que les temps changent. Avec Paléo, nous avons des positionnements très différents mais une vision de la musique similaire. Il faut rester vigilant et sensibiliser les politiques à des moments importants, comme pour la rénovation du Centre des congrès à Montreux. L'évolution du monde des concerts est parallèle à celui de la musique. La dématérialisation a permis de partir à la découverte de la musique pour la plus grande audience. De l'autre côté, le marché de l'audio de très haute facture revient en force avec de plus en plus de gens en recherche de qualité intrinsèque du support.

- D’où le succès persistant du vinyle...

- Au point que nous poursuivons les sorties de disques en série limitée de nos concerts mythiques. C'est venu d'un sondage pour savoir comment les fans du festival consomment la musique. On s'est aperçu que les plus jeunes téléchargent massivement, se font des playlists qu'ils partagent avec leurs amis, mais qu’ils achètent aussi toujours des vinyles pour une valeur comprise entre 200 et 250 francs par an. Pourquoi? Pour montrer à leurs potes qu'ils sont des music freaks.

- Qu'est-ce que vous en déduisez?

- Cette nouvelle attention liée à la qualité traverse les générations mais pour des motifs différents. Le quadra achète des vinyles car c'est le concert de sa vie, et le plus vieux pour des questions de sonorité. Mais peu importe dans le fond. L'important c'est de revenir au bon son. A Tokyo, les Japonais qui ont toujours été en avance dans la sophistication ont désormais des bars de sons où, au lieu d'avoir des alignées de bouteilles derrière le bar, ils mettent des amplis à tubes en série, avec une puissance de frappe monstrueuse. Dans le même esprit, nous allons créer le Q's, le bar des musiciens, avec le meilleur son possible pour qu'ils prennent leur pied. Ce sera ouvert à des mélomanes et des jeunes pour les rééduquer au vrai son. Je trouve affolant que, pendant les quinze dernières années, l’industrie ait tout fait pour que l'image gagne en qualité, alors qu'elle a organisé la déperdition totale du son. C'est un reflet de notre société qui consomme sans sensations. A nous de lui inventer des bulles de qualité.

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