C’est un monde qui réunit Picsou, Aristote, Jésus, Balzac, Hervé Falciani et Liliane Bettencourt. Une promenade philosophique, historique, théologique. Des considérations sur l’obésité aux Etats-Unis, l’épargne, la prostitution, le loto ou les impôts. C’est le dernier essai de Pascal Bruckner: «La sagesse de l’argent». Une plongée érudite dans une matière qui gouverne le monde et dicte le confort du quotidien. Si l’argent ne fait pas le bonheur, il ne fait pas non plus forcément le malheur, argue en substance le romancier français. Pascal Bruckner défendra sa thèse ce week-end au Salon du livre, qui ouvre ce mercredi.

Le Temps: Pourquoi ce livre, ce n’est pas forcément là qu’on vous attendait?

Pascal Bruckner: Justement. Personne n’en parle à part les économistes et les moralistes. Il y a très peu de livres de philosophie sur l’argent, le dernier remonte à 1913. Tout le monde parle d’argent, mais jamais de l’argent, or c’est quelque chose qu’il faut penser. J’avais ce projet en tête depuis quinze ans.

- Afficher un parapluie doré en couverture, une provocation?

- C’est le choix de l’éditeur. On peut y voir un parachute doré, un parapluie d’or qui protège d’une pluie d’argent, l’argent qui préserve des malheurs. Il y a plusieurs lectures mais c’est un choix esthétique avant tout.

- Quid du titre?

- La sagesse de l’argent prend à rebours des lieux communs. Il est sage d’avoir de l’argent; la richesse n’est pas un mal nécessaire mais un bien positif. Et il est sage de s’intéresser aux usages que l’on en fait.

- Vous évoquez en introduction «un bien qui fait du mal et un mal qui fait du bien». C’est toute l’ambiguïté?

- Oui, l’argent est un ami jusqu’au moment où il se transforme en adversaire. Soit parce qu’on en manque et qu’on le déteste de ne pas en avoir, soit parce qu’on en a trop et qu’il devient une avalanche qui peut engloutir.

- Aristote premier théoricien de l’argent, distingue déjà la richesse acceptable, visant le confort quotidien, de celle, problématique, cherchant l’accumulation.

- Il a compris tout de suite le risque de l’argent. Il fait l’éloge de la fortune, couplée avec l’amitié et la vertu. Mais il voit bien la tentation de l’illimité, le spectre de la démesure, notamment chez les marchands de son époque.

- Comment ne pas y céder?

- Les Grecs vivaient dans le cosmos, un univers auquel l’homme devait s’adapter. Nous ne sommes plus à cette époque. L’argent est un défi pour la folie humaine. La volonté de l’accumulation peut entraîner des banqueroutes gigantesques, qui ne sont pas graves si elles se limitent à un individu mais terribles lorsqu’elles impliquent des économies entières. Il y a alors un risque de désintégration de la cité.

- La première condamnation vient du christianisme, seul monothéisme aussi affirmatif sur le sujet, mais non sans ambiguïtés.

- L’argent est maudit dans les évangiles. C’est la phrase de Jésus: «Il est plus aisé à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche de rentrer au royaume des cieux». L’argent est le principal concurrent de Dieu. Cette pensée de l’argent va conduire à la Réforme car l’Église prône la pauvreté mais vit dans un luxe absolu. Les églises sont l’incarnation du paradis sur terre alors on les construit somptueuses, il y a le trafic des indulgences etc. Le retour aux sources des évangiles va conduire paradoxalement à un renouveau de la vie terrestre et à une exaltation du labeur. Calvin comme Zwingli demandent de gagner de l’argent mais de ne pas en jouir. On est loin des débordements actuels.

- Vous dites justement que dénoncer le capitalise aujourd’hui revient à se tromper de combat. Pourquoi?

- Le capitalisme vit de sa disparition annoncée depuis deux siècles. Le plus grand ennemi du capitalisme, c’est lui-même, cette accumulation d’argent entre une poignée de gens seulement. On a raison de s’interroger sur l’économie de marché mais je ne vois pas d’alternative au capitalisme. La solution est sans doute de trouver de nouvelles formes de capitalisme.

- Vous en appelez à une révolution morale.

- Notre machine à produire de la richesse est très efficace mais elle ne dit rien de la justice. J’en appelle aux vertus bourgeoises des origines qui sont le travail, le mérite, la récompense de l’effort et la décence dans la répartition des salaires, mais aussi la retenue dans la ponction fiscale. Il faut revenir à l’ascétisme des origines, à une certaine sobriété dans l’usage de l’argent.

- Le problème réside donc dans les excès tels la crise des subprimes ou l’écart entre les gros salaires et les petits?

- Oui, les subprimes étaient un subterfuge de crédit pour faire croire aux gens gagnant 1000 dollars qu’ils pouvaient tout acheter. C’est la maladie du désir insatiable. Quant à l’écart entre les salaires allant de 1 à 100, ou de 1 à 1000, il est choquant en effet. Dans une entreprise, la création de la richesse est certes le fait des bonnes décisions du directeur mais aussi le fruit du travail des employés. Les disparités effacent la notion de projet commun.

Prenez de Juniac, qui vient d’annoncer qu’il augmente son salaire de 76%, on se dit qu’il est fou! Le redressement d’Air France est fragile, il a bloqué les salaires de tout le personnel… Il devrait prendre sa part. Mais non, c’est un acte féodal, comme Sarkozy ayant augmenté son salaire en arrivant à l’Elysée. La récompense de ces gens devrait être dans le succès mais ils tiennent à entrer dans la catégorie des très grands patrons mondiaux, ces happy few qui gagnent 3, 5 ou 12 millions. En faisant cela, ils sortent de l’humanité.

- Vous consacrez un chapitre au tabou de l’argent en France, qui cacherait mal un magnétisme, contre l’économie américaine, qui serait «une branche de la théologie».

- Cela s’explique par l’histoire. La France est l’héritière du catholicisme, de la monarchie et de la République. Le catholicisme vomit l’argent, l’aristocratie aime dépenser mais méprise le travail qu’elle réserve aux serfs et aux marchands, la République est née de la Révolution française. Or quand tous les hommes sont égaux en droits, ils voient d’un mauvais œil les privilèges des autres. La haine de l’argent est liée à l’envie, au ressentiment. Aux Etats-Unis, où Dieu figure sur les billets de banques, on a un autre rapport à l’envie. C’est un moteur. Les chefs d’entreprise donnent des conférences, on les admire et on souhaite avoir le même parcours.

- Quid de la Suisse?

- Elle a longtemps été le coffre-fort de l’évasion fiscale mais cela se termine l’année prochaine. On aurait tort de réduire le pays à la question bancaire, c’est aussi celui où il y a actuellement le plus de création d’entreprises. Mais ma vision est biaisée car la Suisse est pour moi un souvenir d’enfance. J’ai vécu quelques années dans un préventorium à Leysin: le pays m’évoque les montagnes, les coucous, les trains électriques et les montres.

- Que pensez-vous des monnaies comme le Bitcoin ou le WIR?

- Ce sont des monnaies complémentaires, de précaution. Le bitcoin est apparu pour ne plus dépendre des grandes banques après la crise de 2008. Ce sont des monnaies que l’on contrôle, même s’il y a déjà eu des scandales financiers avec le bitcoin.

- En évoquant votre expérience personnelle, vous dites que l’argent est devenu un souci avec l’âge?

- Les responsabilités augmentant avec l’âge, on ne peut plus vivre comme l’oiseau sur la branche. Avec la jeunesse disparaît le temps infini et l’on peut connaître la double peine de vieillir dans la pauvreté. Ce n’est déjà pas drôle de vieillir si en plus il faut être fauché, c’est abominable!


Pascal Bruckner, «La sagesse de l’argent», édition Grasset, avril 2016, 320 pages.

Samedi à 15h sur la scène philo: «L’argent va-t-il noyer la démocratie?», avec Jean-Pierre Le Goff. Dimanche à 11h à L’apostrophe, «Pascal Bruckner, il était une fois l’argent».


Salon du livre: Oxmo, Paulo et les autres

Comme le veut la tradition, l’entrée à la première journée du Salon du livre est gratuite. Côté animations, ce mercredi réserve déjà de beaux moments, comme ce «spectacle poétique et musical» au cours duquel la comédienne Marthe Keller célébrera l’écrivain chillien Pablo Neruda (Le Cercle, 15h).

D’ici à dimanche, quelque 1050 auteurs et invités seront présents pour des rencontres, débats et dédicaces, soit près de 200 de plus que l’an dernier. Tandis que vendredi soir, la nocturne propose un concert du rappeur franco-malien Oxmo Puccino, l’écrivain brésilien Paulo Coelho viendra dimanche après-midi rencontrer son public à l’occasion de l’exposition monographique que lui consacre le Salon.

Une nouveauté à signaler: un espace «young adult», qui accueillera notamment jeudi et vendredi l’Anglaise C. J. Daugherty, auteure de la saga Night School.

(Stéphane Gobbo)


30e Salon du livre et de la presse, Genève-Palexpo, jusqu’au 1er mai. www.salondulivre.ch