Buenos Aires, au Teatro Colón, une après-midi d'octobre. C'est une des dernières visites guidées avant la fermeture de ce lieu où vibre l'histoire fastueuse de l'Argentine. Il y en a en fait deux simultanées, en espagnol et en anglais, sans compter des visites scolaires. Les groupes se croisent. Dans l'entrée monumentale, il faut admirer les marbres des escaliers. Le blanc vient de Carrare, le jaune de Sienne et le rose du Portugal. Depuis les loges, on découvre la salle, avec ses six rangées de balcons et ses 2500 places (on ajoute volontiers quelque 500 personnes, voire un bon millier, debout, au paradis comme au parterre).

La visite se poursuit dans les sous-sols. Les ateliers de couture et de perruquerie sont fermés - le lundi, c'est congé. On ne peut que regarder derrière des portes les casiers avec des milliers de paires de bottes, et les longs alignements de vieilles machines à coudre. Et sous vitrine, dans les couloirs, quelques trophées émouvants, comme cette perruque portée en 1913 par Nijinsky dans L'Après-midi d'un faune. Les décorateurs, eux, sont à l'œuvre. Ils achèvent deux géants chinois de cinq mètres de haut, sculptés dans le Sagex, pour le Turandot de novembre. Il sera donné au Luna Park, la salle à tout faire de Buenos Aires, de la boxe aux concerts, en passant par le mariage de Maradona!

Dans trois jours, en effet, le Colón ferme ses portes et la guide ira travailler comme traductrice pour une marque de voitures japonaise. Jusqu'au printemps 2008, plus personne n'évoquera ici la longue histoire de l'opéra, dont les débuts auraient pu inspirer un livret. Ou du moins un roman.

Précisons d'abord que les premiers airs d'opéra n'ont pas attendu 1908 pour résonner dans Buenos Aires. La première compagnie lyrique date de 1825 et en 1857 déjà on a inauguré avec La Traviata un premier Teatro Colón de 2500 places, construit par un Suisse, Carlos Enrique Pellegrini. Celui-ci n'était autre que le père du président de l'Argentine Carlos Pellegrini, fondateur du Banco de la Nación Argentina, qui racheta le Colón pour y installer son siège, en 1888. On pense alors ouvrir un nouveau Colón, très attendu par la bonne société, dès 1892. Pourtant, il faut attendre vingt ans. Le temps de l'imaginer, ce que fit Francisco Tamburini, s'inspirant entre autres de l'Opéra Garnier à Paris. Mais il meurt en 1891 et le travail est repris par son collègue Vittorio Meano, qui veut un mixte de Renaissance italienne avec du détail solide à l'allemande, de la grâce et de la variété à la française. Un mélange éminemment dans l'esprit de Buenos Aires qui est en train de voir sa population croître de dizaines de milliers d'exilés européens.

Les travaux suivent leur cours jusqu'en 1904 et Meano meurt à son tour. Un promoteur du théâtre est même assassiné. C'est donc dans une ambiance tragique que le Belge Jules Dormal termine le bâtiment. Final heureux enfin le 25 mai 1908. Le Teatro Colón ouvre enfin ses portes avec Aïda, qui marque le début de plusieurs décennies très italiennes. Le répertoire français est aussi bien représenté, mais souvent traduit.

Les distributions et les chefs le disputent au Met et à la Scala. Ainsi, Toscanini, qui avait déjà dirigé plusieurs saisons du Théâtre de l'Opéra, scène qui a servi de relais entre les deux Colón, revient pour la création de plusieurs grandes créations contemporaines en Amérique du Sud (Dukas, Humperdinck...). En 1916, Saint-Saëns dirige son Samson et Dalila et Messager sa Béatrice.

Plus tard, alors que le répertoire s'élargit, on note parmi les chefs invités le Suisse Ernest Ansermet qui dirige Faust, Lakmé, Pelléas, et Œdipe Roi en 1931. Le Colón traverse la Seconde Guerre mondiale comme la Première, protégé des affres du monde. Les années Perron sont plus difficiles, avec des problèmes financiers qui font baisser le niveau artistique. L'opéra parvient tout de même à s'offrir un 50e anniversaire en grande pompe, avec des classiques dirigés par Sir Thomas Beecham. Difficile de trouver une grande voix, une grande baguette qui ne figure pas une fois ou l'autre dans les riches annales du Colón. Aujourd'hui, le Colón accueille une variété musicale incroyable, avec une importante programmation hors les murs. Et les Suisses sont toujours représentés. Cette année, Michel Corboz et Jacques Demierre ont fait le voyage de Buenos Aires.

Bien sûr, le ballet y a eu aussi ses heures de gloire. Ainsi, pour les dernières représentations avant la fermeture, l'Argentin Iñaki Urlezaga, formé à l'Institut supérieur d'art du Colón, est revenu en enfant prodigue. L'ancien danseur étoile du Royal Ballet de Londres était la vedette incontestable de deux soirées d'un classicisme sans faille, grands jetés et entrechats en série, collants moulants et tutus. Au programme, la chorégraphie de Marius Petitpa pour Paquita, de Ludwig Minkus. Et puis des variations sur des musiques de César Frank, chorégraphiées par Frederick Ashton comme autant d'exercices de style.

Et enfin, LA création. Elle s'appelle Borodin, tout simplement. C'est Oscar Araiz, ancien directeur du Ballet du Grand Théâtre de Genève, directeur du Ballet du Colón depuis 2005, qui s'est laissé inspirer par le compositeur russe et ses «Danses polovtsiennes». Ambiance marine, presque plage, avec Iñaki Urlezaga dans une sorte de maillot de bain rétro. Et on se laisse emporter par ces morceaux de bravoure kistch, par les traversées de scène tourbillonnantes de l'imposant danseur, qui allie toujours la force et la grâce. Tout en se souvenant de la petite perruque de Nijinsky en tortillons de cheveux dorés qu'on a vue dans la vitrine. Sans doute il y a un siècle le Colón était-il un peu plus avant-gardiste, un peu plus découvreur. Peu importe, ce soir, le public applaudit son enfant chéri. Alors que de chambellans en livrée rouge apportent des bouquets aux ballerines, il lui jette sur scène des centaines et des centaines de fleurs.

Le lendemain, moment ultime, il y a encore l'éternelle grande dame de la chanson argentine, Mercedes Sosa, pour émouvoir le public. Le théâtre ferme dans la ferveur. Place au Master Plan, selon le nom de code donné à la rénovation du bâtiment. Réouverture en mai 2008 avec Aïda, comme en 1908. En se souvenant des aléas de la construction du Colón, en observant aussi les blocages contemporains de la société argentine, certains Porteños laissent entendre qu'ils croiront à cette réouverture quand les programmes seront imprimés. A voir la dévotion du public argentin aujourd'hui, la curiosité des visiteurs étrangers aussi, on ne veut croire en leur pessimisme.