Est-on dans un musée? Ou au cœur d’une fiction théâtrale? Dès les premiers pas, un parfum mystique imprègne les sous-sols du Musée d’histoire de Berne. Nous plongeons dans les dédales de la dynastie Qin, celle du Premier Empereur dont le court mais puissant règne marqua la naissance de l’Empire chinois il y a plus de 2200 ans. Une musique escorte nos pas. D’abord celle d’une cloche, elle se transforme en écho venu des tréfonds. On a pensé à tout. La progression s’effectue dans un couloir assimilé pour l’occasion à celui d’un mausolée. L’intitulé de l’exposition, tout comme son important soutien marketing, le promet: la visite aboutira sur une rencontre avec dix des quelque 8000 soldats en terre cuite découverts il y a quarante ans, près de Xi’an, au cœur de la Chine, dans une nécropole souvent qualifiée de «huitième merveille du monde».

Depuis mi-mars, le Musée d’histoire de Berne se plie en quatre pour faire revivre l’univers de ce Premier Empereur enterré parmi une légion de guerriers imaginaires en grandeur nature. Sur quelque 1200 mètres carrés, l’institution propose une déambulation en trois étapes – la constitution de l’empire, le complexe funéraire et l’héritage du «Fils du Ciel». Plus largement, elle illustre la fascination mais aussi la controverse qu’a suscitées cet empire. Jusqu’à aujourd’hui. «La majeure partie des informations sur cette époque provient d’une seule source», souligne la première halte, illustrée des ouvrages écrits par Sima Qian, historien-témoin du Ier siècle avant notre ère.

Ce mercredi matin, le visiteur accède aux vitrines sans peine. L’architecture – ou scénographie – de l’exposition se veut didactique, voire symbolique. Pour preuve, cette pléiade de petits tissus blancs suspendus en guise de plafond immaculé. Les curateurs ont réuni quelque 200 objets du quotidien – notamment en bronze et jade – pour relater l’ascension de cette dynastie qui succéda à celle des Zhou et qui, durant le règne de Qin Shi Huangdi, assujettit six royaumes. Né en 259 avant Jésus-Christ, devenu roi à 13 ans, il se proclame empereur en –221 et apparaît comme un unificateur brillant. Il centralise l’administration, unifie les monnaies, construit des murailles en guise de frontière – ancêtres de la Grande Muraille – et standardise l’écriture. Il subjugue; il tyrannise; il initie le débat toujours d’actualité sur l’autonomie des provinces.

Au fil des siècles, la perception de ce Premier Empereur a fortement évolué en fonction des régimes en place. Mais il a gardé une importante valeur identitaire, explique Anna Hagdorn, l’une des curatrices de l’exposition. Sa dernière volonté mégalomane sera la présence de représentants de sa société – qu’ils soient guerriers, fonctionnaires ou artistes – dans le mausolée érigé pour sa vie posthume dans la vallée du fleuve Wei. «Le complexe funéraire créait un univers dans lequel les âmes poursuivent leur route. On y constate ainsi l’importance de l’armée dans la constitution de cet empire; elle accompagnera son fondateur jusque dans l’au-delà.»

Les guerriers. Après trente minutes de visite, ils s’offrent au regard, peu éclairés, par souci de conservation. La mise en scène a porté ses fruits: on les aurait presque oubliés malgré leur taille plus grande que nature et leur prestance (150 kilos). «Les analyses scientifiques laissent supposer que ces statues, fabriquées en un court laps de temps, sont l’œuvre d’une organisation de travail à la chaîne», poursuit Anna Hagdorn. «C’est fascinant.» Parmi les dix figures de terre cuite s’agenouille un archer, en position de tir, privé de son arbalète, discret aux côtés de ses camarades, l’air presque mélancolique. Sa particularité? Depuis sa sortie de terre en 1974, grâce à des paysans partis à la recherche d’eau au nord de Xi’an, sa parure militaire offre encore des traces de couleurs. Il est un parmi 8000.

Le musée de Berne soigne la préservation du mystère; et pas uniquement autour du coût de cette exposition événement. «Nous proposons ces fascinantes figurines à notre public au moment même où les recherches se poursuivent sur le terrain. Beaucoup reste encore inconnu dans les quelque 180 fosses du monument», souligne Michèle Thüring, responsable communication. Une offensive de charme de l’Empire du Milieu? Presque trois ans de négociations, parfois âpres, ont précédé le lancement de ce rendez-vous avec, pour le directeur Jakob Messerli, plusieurs voyages en Chine. Et la possibilité d’y faire découvrir, «en échange», l’exposition Albert Einstein montée en 2005 à Berne et gratifiée d’un important succès populaire (350 000 visiteurs).

Or, les guerriers de Xi’an n’en sont pas à leur premier périple loin du site archéologique. En 2008, la Pinacothèque de Paris accueillait 20 d’entre eux. Une année auparavant, huit statues de terracotta exposées à Hambourg défrayaient la chronique: il s’agissait de copies. A Berne, on certifie «l’authenticité» des figurines, notamment grâce à une collaboration avec une vingtaine d’institutions chinoises. Reste l’une des énigmes majeures: aujourd’hui, 2200 ans après sa disparition, la tombe proprement dite du Premier Empereur n’a pas encore été fouillée.

2200 ans après la disparition du Premier Empereur, sa tombe proprement dite n’a pas encore été fouillée