Une sorte de château à la française, avec pierre apparente, jardin fleuri, kitsch assumé. Jeudi, des touristes accomplissaient, dans un bus aux flancs vitrés, leur circuit habituel des maisons de stars; c’est un must dans les quartiers de Beverly Hills ou de Bel Air, banlieue coffre-fort de Los Angeles, d’aller apercevoir de loin l’interphone, le portail de fer forgé, parfois l’entrebâillement d’une existence glorieuse. Jeudi, le chauffeur a freiné devant le manoir de Michael Jackson, une maisonnette à 100 000 dollars le mois, un HLM comparé à son ranch de Neverland aux attractions foraines qu’il avait dû mettre en vente pour se renflouer. Devant la porte, une ambulance. «C’est ici que vit Michael Jackson. Nous en saurons davantage ce soir aux nouvelles.»

Mauvaise nouvelle des étoiles, hier. Les images prises au téléphone portable par des touristes mués en paparazzi iront grossir le flot télévisé. Il y a 25 ans, Michael Jackson chantait déjà les fans tournés en meute, la reconnaissance vrillée en agression. Dans «Billie Jean», morceau de bravoure de l’album Thriller, il fabriquait une femme amoureuse partie en quête de paternité pour son enfant. «The kid is not my child», l’enfant n’est pas de moi, hurlait Michael dans un clip où il transformait les clodos en princes, où il illuminait le sol par son passage. Michael de cuir, nœud de papillon rouge, pantalons trop courts, danse lunaire. Chacun, en 1982, ne voyait que le génie d’un corps contorsionniste, d’une voix-orchestre. Mais, déjà, la menace pointait. Celle d’une vie passée dans un aquarium. Dans les heures qui suivent cette mort universelle, le spectacle reprend instantanément. L’image floue d’un cercueil extrait d’un hélicoptère procède encore du kaléidoscope tragique.

Etait-il victime, Michael Jackson, de l’intérêt qu’on lui portait? Lui qui avait tout fait pour que sa vie et son œuvre intriquées constituent la mythologie pop par excellence. Tout s’est conclu très jeune, bien entendu. Avec, pour unique objectif, la perpétuation d’une enfance dont il estimait qu’elle lui avait été subtilisée. Il naît le 29 août 1958, dans une ville qu’il lui faut quitter. Gary, Indiana. Une grosse banlieue de Chicago, dont les seules images disponibles sont des paysages de fumerolles et d’aciérie. Papa Joseph a des yeux jaunes de chat errant. Il travaille dans la mine. La famille est Témoin de Jéhovah. Bien plus tard, en marge de l’enregistrement de Thriller, le producteur Quincy Jones raconte que Michael enfile parfois son complet pour passer d’une porte à l’autre vendre le royaume de Dieu. Neuf enfants. Michael est le septième. La musique n’est pas une joie. Mais un visa de sortie.

On ne peut percevoir, derrière les caméras, l’outrance des couleurs, le pas synchronisé des Jackson 5, l’envers du décor. Pour l’Amérique, Michael est cet enfant, 10 ans, 11 ans, au cheveu démesuré, au sourire grisé, qui entonne la vie rêvée de tous les mômes de son âge. Dans la loge, Michael rencontre Elvis Presley qui lui pince la joue et le somme de continuer. Sammy Davis Jr. organise chez lui la projection des meilleurs spectacles des Jackson 5. Le label Motown de Detroit, dont le fonctionnement industriel se calque sur les chaînes de fabrication automobile, signe ce menu boys band. Il partage le catalogue avec Stevie Wonder, Marvin Gaye, une Amérique noire qui préfère danser plutôt que revendiquer dans ces années de lutte pour les droits civiques. Michael bouge mieux que ses frères, il chante mieux que ses frères, les journalistes ne veulent que lui et les fans ne voient que lui. Papa Joseph, qui n’a d’autre idée que de fuir son destin prolétarien, en exige donc davantage.

En 1993, face à Oprah Winfrey, Michael décrit enfin les sévices. Il cache sa bouche derrière une main blanchie, à l’évocation des ceinturons dont le paternel se servait, dans les coulisses de sa carrière d’enfant prodige. Joseph fait payer le talent. Certaines biographies parlent même d’abus sexuels. Quoi qu’il en soit, la terreur est le moteur. Quand Michael atteint l’adolescence et que ses traits changent, papa le surnomme «big nose», gros nez. La famille craint qu’on ne puisse plus jouer sur l’adorable candeur du petit. Michael intériorise si bien le dépit des parents face à cet enfant qui grandit que la figure du monstre devient primordiale dans sa création.

Etrangement, il incarne même l’épouvantail du Magicien d’Oz, dans la comédie musicale filmée The Wiz, lorsqu’il rencontre un premier père de substitution – Quincy Jones qui lit en lui la dualité du timide maladif et de l’autocrate brutal. Plus tard, Michael Jackson incarne le zombie de «Thriller», le voyou de «Bad», l’espèce de dictateur fantoche d’«Invincible», en tenue de milicien médaillé. Michael a eu peur, toujours. Désormais, il veut retourner l’effroi.

Le pendant positif de cette traque à l’enfance, c’est l’obsession du conte, d’un imaginaire en dessin animé. «Je n’aime pas Peter Pan, je suis Peter Pan», déclare-t-il lors d’une interview, au milieu des manèges de Neverland, du zoo, et des tombereaux de peluches qui encadrent son lit de mousse rose. On l’appelle Bambi, du nom du faon dont la mère est finalement canardée par un chasseur. Il paraît saugrenu à Michael Jackson qu’on l’interroge sur ses relations avec les enfants, sur les salles de cinéma, les fontaines de soda, la fabrique de bonbons. Il se voit enfant. Et le monde se demande, face à cette débauche d’attrape-môme, si Michael n’a pas reconstitué la chocolaterie de Willy Wonka. Manoir hanté, mausolée à la jeunesse perdue. Tout cela, Jacko Wacko, Jacko le barjo, cet être étrange qui multiplie les procès en pédophilie, qui balance son bébé au balcon d’un hôtel, qui reformule son visage à tout bout de champ, dont on dit qu’il passe ses journées dans un caisson oxygéné, presque personne ne l’ignore. Et la fable hystérique obstrue l’ambition artistique.

Parce que, au lendemain de cette mort prématurée, ce sont les chansons qui nous tourmentent. En 1979, Michael Jackson exige que Quincy Jones produise son premier réel album solo, Off The Wall. Les agents, la maison de disques rechignent. Un presque vieux qui a commencé sa carrière chez Count Basie et Lionel Hampton pour produire le plus grand artiste pop de tous les temps, celui qui reprendra à Elvis le boogie qu’il a chouravé aux Afro-Américains? Personne n’y croit. Michael s’accroche. Comment ne pas voir dans ce choix résolu une option politique? Michael veut justement s’inscrire dans une tradition qui remonte à l’embouchure du Mississippi; il est le fils de James Brown dont il a mimé certaines pirouettes, de Ray Charles et, plus loin encore, des petits gars de La Nouvelle-Orléans qui ont inventé le dirty dozen, proto-rap fait d’injures rendues.

On a voulu voir en ce Michael Jackson dont le teint prenait avec les années la transparence du lait un refus absolu de la négritude. En réalité, consciemment ou non, le chanteur renverse la figure historique du Blackface, ces Blancs grimés de charbon, au début du siècle, qui imitaient le jazz autant pour le parodier que pour se dédouaner de l’affection qu’ils vouaient à la culture nègre. Au fil du temps, Jackson est devenu Whiteface. Ce bouleversant miroir tendu à l’Amérique blanche, sa violence, ses névroses.

Avec Quincy Jones, en trois albums, Michael renverse la vapeur séculaire. Grâce à Thriller, puis Bad, la nouvelle chaîne MTV est contrainte d’accueillir enfin un artiste noir dans sa programmation. Il faudrait rendre compte minute par minute des enregistrements frénétiques de cette trilogie. Quincy Jones en fait un réci­t rapide dans son autobiographie. Les centaines de chansons écoutées avant d’en sélectionner une dizaine, l’angoisse de Michael qui n’accepte de chanter que dans le noir et son assurance, soudain, lorsqu’il s’agit d’imposer une ligne de basse. C’est une usine nucléaire où les meilleurs ingénieurs sont convoqués; le génie de Thriller vient de là, de cette apparente légèreté mélodique qui ne révèle rien de la mécanique de précision où se situe la pop internationale. Michael, dans ces quelques années, jusqu’à 1987, écrit de plus en plus. Il fomente une voix sans précédent, qui est à la fois une batterie, un instrument à vent, une machine de combat et une arme sexuelle. Il ne peut chanter sans danser. Et ce corps-outil, magicien, devient l’armure nécessaire d’un être qui se hait.

Il y aura plus tard des albums encore, certaines bonnes chansons. Mais tout se joue en réalité dans ces quelques années où un jeune Noir devient, bien avant Obama, maître du monde. La mort de Michael Jackson, une mort de harassement, de cœur assoupi, signe aussi la fin d’un pouvoir sans précédent accordé dans les années 1980 à quelques musiciens (Madonna, Prince, quelques autres) par une industrie culturelle obèse. Jackson vend près de 20 millions de copies de Off The Wall; on estime à 100 millions le nombre d’exemplaires de Thriller écoulés. Jamais dans l’histoire, un créateur n’a disposé d’autant de ressources pour établir sa vision. Et succomber à ses tentations. Il produit des clips avec des réalisateurs majeurs d’Hollywood, dont certains durent près de 15 minutes. Il convoque des armées entières de figurants pour des tournages. Acquiert une partie du catalogue des Beatles – ce que Paul McCart­ney, son vieil ami, admet difficilement. Rien n’est refusé à Michael au temps de sa splendeur. Et le XXIe siècle, qui n’est plus celui de la démesure, lui convient finalement assez mal. Il doit compter. Et cela lui est insupportable.

Ruiné alors qu’on estimait à son apogée sa fortune à 1 milliard de dollars, Michael Jackson doit se remettre à l’ouvrage. En mars 2009, il annonce une série de 49 concerts à Londres. Dernier tour de piste avant «le rideau final». Dans le milieu musical, peu y croient. Ils ont vu les chaises roulantes, le bas de pyjama dans les couloirs des tribunaux, le vieillissement accéléré. Et pourtant, les dizaines de milliers de billets s’arrachent. Une nouvelle génération qui n’était pas née au moment de la sortie de Thriller a compris que tous les Justin Timberlake, les Pharrell Williams n’ont qu’une source commune. Cet épouvantail quinquagénaire qui fut sans doute la plus belle chose arrivée aux musiques populaires depuis la naissance du disque. Madonna affirme qu’elle ne peut sécher ses larmes depuis l’annonce de la mort de Michael. Elle sait mieux que quiconque combien ce rival éternel était l’un des derniers à avoir vécu comme elle le captivant danger d’une vie au service du plus grand nombre.