Imre Kertész. Etre sans destin. Le livre du film. Trad. de Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba

Roman policier. Mêmes traducteurs. Les deux chez Actes Sud, 192 p. et 120 p.

En hongrois, «Kertész» signifie «jardinier». Le plus beau des mots pour une existence sacrifiée, pour un destin de survivant: à peine sorti des limbes de l'enfance, à 15 ans, le jeune Kertész fut arrêté par les nazis et il disparut dans les ténèbres d'Auschwitz puis de Buchenwald. Avec ce numéro, 641921, qui fut son passeport vers l'enfer. Il en réchappa miraculeusement et consacra sa vie à labourer sa mémoire pour nommer l'innommable, et surmonter l'insurmontable. Dans l'indifférence, d'abord, parce que la Hongrie communiste ne tolérait que les voix subjuguées par les sirènes des avenirs radieux. Puis on finit par écouter ce rescapé qui, après Primo Levi, Jean Améry et tant d'autres, ne se contentait pas de témoigner: il voulait conjurer par les mots cette absence de parole qu'est la barbarie, et redevenir le jardinier d'une Europe saccagée. Jusqu'à ce Nobel éclatant - en octobre 2002 - qui lui permit de sortir de la semi-clandestinité dont il était encore prisonnier.

«Ecrire un roman sur les camps qui ne blesserait pas le lecteur, ce serait honteux», explique Kertész. Et pourtant il déteste le pathos: ce qui l'intéresse, c'est la distance. «La langue est limitée et ses limites sont infranchissables. Il faut donc les briser de l'intérieur», poursuit cet alchimiste du Verbe qui, malgré les ténèbres qu'il explore, utilise la littérature comme un absolu, «afin de dépasser les frontières du dicible». Cette exigence est au cœur de son chef-d'œuvre, Etre sans destin (Sorstalansag), où il regarde le monde concentrationnaire avec des yeux d'adolescent: d'un côté, les bourreaux hitlériens et, de l'autre, un innocent qui décrit dans les moindres détails une tragédie qu'il ne comprend pas, sans la dénoncer, en se contentant de la mettre en scène avec un détachement parfois insoutenable.

Lorsque le cinéaste hongrois Lajos Koltai a voulu faire un film de ce livre, Kertész a accepté à condition d'en rédiger lui-même le scénario. On est loin de l'original, que le romancier a mis quinze ans à écrire, le temps qu'il fallait pour renaître sur les décombres d'une incurable douleur. Et pourtant son scénario atteint le même dépouillement: cette façon d'affronter l'horreur sans le moindre tremblement, parce qu'elle n'appartient plus à l'humain. Des mots à l'image, on retrouve donc la même démarche pour montrer comment, plongé dans les camps de la mort, «un adolescent est méthodiquement spolié de sa personnalité naissante».

Chercheur de traces, inlassable arpenteur de la nuit totalitaire, Kertész n'a cessé de ruser avec la censure de la Hongrie communiste. C'est ainsi qu'en 1977 il a publié en contrebande Roman policier (Detektivtörténet), enfin traduit chez Actes Sud. Parce qu'elle se situe loin de Budapest, cette fable cinglante n'a pas alerté les bureaucrates du régime et, pourtant, «elle parle des moyens illégaux de s'emparer du pouvoir», comme l'écrit Kertész dans sa préface.

Nous sommes quelque part en Amérique latine, dans l'étau d'une dictature «imaginaire» où les policiers kidnappent et torturent les insoumis sans rendre de comptes à personne: l'arbitraire sert de règle à cette réplique ubuesque de la géhenne soviétique. Avec trois petits Caligula dans le rôle des bourreaux: l'arriviste machiavélique, la brute épaisse et le mouton bêlant qui se laisse manipuler. Leurs victimes? Les Salinas, père et fils. Evidemment innocents, mais confrontés aux absurdités d'une machine infernale qui va les broyer. Tout ça parce que Federigo Salinas a eu une très mauvaise idée: inventer une supercherie - il ne faut pas en dire plus - afin que son fils Enrique ne soit pas tenté de rejoindre les rangs de la résistance antifasciste... Un jeu dangereux, un jeu fatal, qui leur vaudra le peloton d'exécution lorsqu'ils seront pris à leur propre piège par des tortionnaires aveugles et imbéciles. Roman policier: la barbarie totalitaire, en série noire. Sous la plume d'un archiviste de l'horreur, qui avoue tout devoir à Kafka.